La société

I – Introduction

Pour en donner une définition univoque, on pourrait dire que la société désigne un groupement d’individus régi par des lois et des intérêts communs.
Elle se distingue ainsi de la notion de communauté qui repose prioritairement sur des valeurs culturelles ou ethniques, et de la notion d’Etat et de la primordialité qu’elle accorde à l’instauration et à l’application des lois.
C’est toutefois en vis-à-vis de cette dernière notion, l’Etat, que s’instruisent généralement le modèle sociétal et les interrogations philosophiques qui s’y rapportent. Portées à leurs antagonismes ou à leurs corrélations, société et Etat s’y définissent l’un l’autre, l’un par rapport à l’autre.
La première partie de cette fiche de révision approfondira les interrelations de la société et de l’Etat, analysant tour à tour leurs normativités comme leurs paradoxes.
La seconde partie se proposera d’investir de nouveaux paradigmes sociétaux pensés plus certainement, quant à eux, en vis-à-vis de la notion de communauté.

II – Le modèle sociétal de la dialectique de la nature et de la contrainte

Trois axes principaux président au modèle sociétal entendu comme la configuration sociale la plus répandue, la plus institutionnalisée et la plus théorisée :
  • La société naturelle entend dire qu’il est dans la nature même de l’homme de vivre en sociétés, et que dès lors c’est de ces dispositions que découle l’institution de l’Etat et de ses lois.
  • L’Etat souverain qui contredit à la lettre la société naturelle en affirmant que les hommes ne peuvent se constituer en société que sous la contrainte d’un tiers qui les gouverne.
  • La figure du contrepoint dans laquelle c’est par l’antagonisme même de la nature et de la contrainte qu’il est possible pour la société de se réaliser.

1 – La société naturelle

Pour Aristote (384 av.-J.-C – 322 av.-J.-C) il est certain, pour reprendre sa propre formulation, que l’homme est un animal politique. Dès lors dans cette perspective la société s’assimile d’emblée à un Etat, ce qu’Aristote désigne sous le terme de Cité.
Pour affirmer sa proposition Aristote développe ainsi un parallèle qui enjoint à considérer l’organisation d’une société sur le modèle de la hiérarchisation d’une famille ou encore sur celui de l’équilibre organique et spirituel de l’être.
Aristote emboite ainsi le pas à un autre philosophe de l’Antiquité, en la personne de Platon (/ – /).
Chez Platon, il y a la nécessité pour l’homme de se constituer en société s’il aspire à dépasser le monde sensible et trouble des affects pour rejoindre celui des Idées, c’est-à-dire celui de la quiétude de l’âme et des vérités immuables et universelles.
L’éducation apparait à ce titre comme le fondement même de la société qui au principe de la réalisation de l’être. C’est pourquoi, dans la Cité Idéale, autre concept fort de la philosophie de la société chez Platon, le rôle le plus éminent doit-il échoir au philosophe et à son amour de la sagesse.
Citation : « C’est pourquoi toute cité est un fait de nature, s’il est vrai que les premières communautés le sont elles-mêmes. Car la cité est la fin de celles-ci, et la nature d’une chose est sa fin, puisque ce qu’est chaque chose une fois qu’elle a atteint son complet développement, nous disons que c’est là la nature de la chose, aussi bien pour un homme, un cheval, ou une famille. En outre, la cause finale, la fin d’une chose, est son bien le meilleur, et la pleine suffisance est à la fois une fin et une excellent. Ces considérations montrent donc que la cité est au nombre des réalités qui existent naturellement et que l’homme est par nature un animal politique ». Aristote, La politique.

2 – La société et l’état

Pour reprendre un leitmotiv de la pensée de Thomas Hobbes (1588-1679), l’homme est un loup pour l’homme.
Il faut alors que la société prenne les traits d’un Etat souverain par lequel seront tempérés les instincts naturellement mauvais des individus.
Cette espèce de consensus social est réalisable du fait que chaque membre de la société veut pouvoir compter sur un tiers souverain qui assure ses intérêts et le protège des exactions d’autrui.
Ce besoin impérieux de préservation de son entité et de ses biens explique le fait que l’individu soit prêt à céder un pan de sa liberté sous la législation d’une instance régulatrice et salvatrice.
Les propositions de Hobbes trouvent une alternative dans celles de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778).
Partant de considérations selon lesquelles l’homme serait naturellement bon, Rousseau convient lui aussi de la nécessité de la constitution de la société en Etat. Celui-ci, du fait même de la bonté de l’être, ne s’érige pas en contrainte mais en garant des libertés d’agir de chacun.
Par ailleurs, Rousseau se défend de toute naïveté quant à la nature réelle de l’homme. Il estime que l’atteinte à autrui est effectivement l’un des potentiels désirs de l’être lorsque ses besoins ne lui semblent plus satisfait, mais que l’on aurait tort d’y voir là l’essence même de l’être.
Si une telle méprise a cours dans la restitution de l’histoire de l’homme, c’est tout simplement parce que l’histoire ne retient que les événements qui la troublent. Les révolutions, les catastrophes et les guerres font plus grand bruit que la passibilité entretenue d’une société d’hommes libres.
Citation : « La cause finale, le but, le dessein, que poursuivirent les hommes, eux qui par nature aiment la liberté et l’empire exercé sur autrui ; lorsqu’ils se sont imposé des restrictions au sein desquelles on les voit vivre dans les Républiques, c’est le souci de pourvoir à leur propre préservation et de vivre plus heureusement par ce moyen : autrement dit, de s’arracher à ce misérable état de guerre qui est, je l’ai montré, la conséquence nécessaire des passions naturelles des hommes, quand il n’existe pas de pouvoir visible pour les tenir en respect, et de les lier, par la crainte des châtiments, tant à l’exécution de leurs conventions qu’à l’observation des lois de nature». Thomas Hobbes, Léviathan

3 – La figure contrapuntique du modèle sociétal

C’est à travers la figure privilégiée d’Emmanuel Kant (1724-1804) que sera abordée la consubstantialité des termes de la dialectique de la nature et de la contrainte.
Kant forge à cet effet la notion d’ insociable sociabilité. Que l’homme ne soit pas nécessairement et naturellement porté à la sociabilité ne change de fait rien à son statut d’être sociabilisé. C’est la société qui vient à l’homme que ce dernier le désire ou pas.
La notion instruite par Kant va même plus loin en indexant tous les sentiments et les pulsions qui conduisent l’homme à considérer autrui comme un obstacle à sa liberté d’être et d’agir.
Mais c’est précisément dit-il par cette contrainte que constitue autrui que nous sommes poussés à nous dépasser, et de fait à nous réaliser. C’est de la rivalité entre individus que naissent les progrès qui édifient une société. C’est à partir de la nature insociable de l’être qu’opère sa sociabilité.
Citation : « L’homme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde. Il veut vivre commodément et à son aise ; mais la nature veut qu’il soit obligé de sortir de son inertie et de sa satisfaction passive, de se jeter dans le travail et dans la peine pour trouver en retour les moyens de s’en libérer sagement. Les ressorts naturels qui l’y poussent, les sources de l’insociabilité et de la résistance générale, d’où jaillissent tant de maux, mais qui en revanche provoquent aussi une nouvelle tension des forces, et par là un développement plus complet des dispositions naturelles, décèlent bien l’ordonnance d’un sage créateur, et non pas la main d’un génie malfaisant qui se serait mêlé de bâcler le magnifique ouvrage du Créateur, ou l’aurait gâté par jalousie ».  Kant, Idée pour une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique.

III – Les nouveaux paradigmes sociétaux

Les époques modernes et contemporaines ont vu s’installer de nouvelles visions de la société. L’évolution des mœurs et des pratiques sont bien évidemment l’une des explications essentielles de cette tendance.
Pour autant, on peut aussi y voir le fait d’un épuisement théorique de modèles sociétaux qui pour certains remontent à l’époque de l’Antiquité.
Nous retiendrons, dans le cadre qui nous est imparti, deux paradigmes des modernités et des contemporanéités sociétales en ce qu’ils soulèvent de fondamentales questions philosophiques.

1 – La société d’échange

Notre premier exemple de nouveau paradigme sociétal sera directement en lien avec l’évolution de la société moderne.
C’est au philosophe et économiste des Lumières, Adam Smith (1723-1790), que nous nous en remettrons pour donner un aperçu d’un modèle sociétale pensé sur le primat des échanges économiques.
Smith se présente comme l’un des premiers penseurs de la notion de libéralismeéconomique qui repose sur les principes, entre autres, du libre-échange et d’un interventionnisme peu marqué de l’Etat comme éléments de la bonne marche d’une économie politique.
L’économie des échanges apparait ici comme le ferment même de la société humaine, et le paramètre par lequel l’humain se distingue essentiellement de l’animal. Non point qu’il y ait lieu d’y voir une supériorité du genre humain sur l’espèce animale, mais simplement parce qu’il est impossible pour l’homme de subvenir à ses besoins et à ses intérêts particuliers sans le recours à autrui et aux services et biens qu’il constitue.
Smith parle ainsi de main invisible pour désigner cette réalisation de la société par la conduite des ambitions personnelles de chacun qui conduisent à la richesse et au bien-être de la collectivité.
Citation : « Mais l’homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c’est en vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance (…) Il sera bien plus sûr de réussir, s’il s’adresse à leur intérêt personnel et s’il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu’il souhaite d’eux. (…) Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage ». Adam Smith, Recherche sur la nature et les cause de la richesse des nations.

2 – La société ouverte

Notre second exemple insistera lui sur la nécessité de renouveler les théories sur la question de la société, plus que sur l’évolution même de ladite société. Ce qui est à l’œuvre ici c’est la volonté de réinterroger l’essence même de l’être et de sa disposition à se constituer et à s’envisager en société.
Avec les travaux d’Auguste Comte (1798-1857) on peut percevoir une manière de repenser la question de la société naturelle.
Chez Comte il n’est pas question à proprement parlé d’ animal politique comme chez Aristote, mais cette assertion selon laquelle un individu ne peut point se penser en dehors du fait sociologique s’en rapproche fortement.
La notion même d’individu est chez lui hors de propos en ce qu’elle ne résulte que de l’analyse, c’est-à-dire d’une réflexion ultérieure au fait sociologique, et donc à l’expérience vécue et réelle de ce qu’est une société.
Chez Ferdinand Tönnies (1855-1936) également on assiste, d’une autre manière, à la réactualisation du concept de la société naturelle. Il distingue ainsi la Gemeinschaft, une société organisée sur le principe de la communauté, de la Gesellschaft, une société organisée sur le principe du marché économique.
Avec la Gemeinschaft, on retrouve chez Tönnies cette disposition de la volonté naturelle à puiser en l’homme cette nécessité de se constituer en société pour atteindre à sa réalisation et à son essence. Ici le désir de cohésion sociale prévaut sur la contrainte du particulier à s’allier à autrui pour engager la poursuite de ses propres intérêts.
Citation : « La décomposition de l’humanité en individus proprement dits ne constitue qu’une analyse anarchique, autant irrationnelle qu’immorale, qui tend à dissoudre l’existence sociale au lieu de l’expliquer, puisqu’elle ne devient applicable que quand l’association cesse. Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait, en biologie, la décomposition chimique de l’individu lui-même en molécules irréductibles, dont la séparation n’a jamais lieu pendant la vie. [...] Suivant un principe philosophique posé, depuis longtemps, par mon ouvrage fondamental, un système quelconque ne peut être formé que d’éléments semblables à lui et seulement moindres. Une société n’est donc pas plus décomposables en individus qu’une surface géométrique ne l’est en lignes ou une lignes en points ». Auguste  Comte, Système de politique positive.

IV – Conclusion

La société est ce que l’on vit et pourtant l’évidence de l’expérience qui en est faite se dissipe dès lors que l’on tente de l’expliciter.
Les modèles de la société naturelle, de la société étatique, ou encore de la société communautaire, sont ainsi les reflets d’une réalité qui ne cesse d’alterner circonscription de son être et dépassement de cette dernière comme principe même de sa réalisation.


25 janvier 2024

Nous sommes en 2024. L’espoir est revenu dans notre pays. Voilà bientôt 4 ans que l’ancien régime, comme on l’appelle aujourd’hui, a été débouté par un peuple déterminé à se reprendre en main. 

Aujourd’hui est un grand jour pour moi : j’ai été tiré au sort, comme 380 autres concitoyens chaque année depuis 4 ans, et j’aurai l’honneur de participer pendant 12 mois à l’élaboration de propositions de lois, et au contrôle de celles rédigées par les députés. Si je me souviens bien, cette « assemblée citoyenne », remplaçante du sénat, fut la 1ère modification de notre constitution après l’avènement du RIC. Ou peut-être était-ce la création de la chambre de contrôle des médias…

Cela fait 4 ans que nous reconstruisons une société plus juste. Nous, et plus « eux ». 
Les Référendums d’Initiatives Citoyennes s’enchaînent chaque trimestre, avec 3 ou 4 lois à voter, et l’engouement est toujours là. D’ailleurs l’abstention n’a jamais été aussi basse qu’au dernier en date, où la création d’un revenu maximum décent a été voté haut la main.

Je n’y croyais pas, à tout ça. Je pensais que les gens se feraient manipuler, se désintéresseraient. Bien sûr, il y en a. Mais dans l’ensemble, malgré notre diversité et nos contradictions, nous sommes plus compétent à nous gérer nous même que les pantins de l’ancien temps. Comment ai-je pu en douter…

On n’a pas chômé, depuis la victoire. Les autoroutes ont été re-nationalisées, tout comme d’autres services publics qu’on nous avait pillés. Les hôpitaux, ehpads et autres services de santés ont enfin reçu les budgets nécessaires à leurs digne fonctionnement. Les centres d’accueil et de réinsertion pour les sans-abris commencent à porter leurs fruits d’après les associations.

Il est utile, ce pognon de dingue qu’on a récupéré rien qu’en ré-instaurant la flat tax, l’exit tax, l’isf, et en supprimant le CICE pour les grandes entreprises. Et ce n’est qu’un début. Le statut de la banque de France, la loi Giscard-Rothschild-Pompidou et la légitimité des intérêts de la dette passeront à la loupe dans quelques mois : nous pourrons bientôt financer d’autres belles idées j’espère.

Quand à l’indexation du salaire des élus sur le salaire médian, outre les quelques millions économisés chaque année, c’est surtout au moral que cela fait du bien! Beaucoup des vautours politiciens, qui se plaignaient de devoir “manger des pattes” avec 5000€/mois, sont partis d’eux-même : la politique n’était plus un secteur rentable pour eux. Des idéalistes et des utopistes les ont vite remplacé, animés par de réelles convictions et non par le goût du pouvoir et de l’argent. Et comme le bien appelle le bien…

Je lisais ce matin que la part des bénéfices des grosses entreprises versée en dividendes aux actionnaires était enfin à la baisse! Ce n’était pas arrivé depuis… non, je crois que ce n’était jamais arrivé. Une partie significative de ces bénéfices colossaux seront donc enfin partagés entre les salariés, comme nous l’avions voté l’été dernier.

Il n’y a plus d’ultra-riches dans notre pays. Quelques un sont partis, on s’y attendait, et les débats s’animent pour savoir s’ils doivent être déchus de leur nationalité. Mais la plupart se sont pliés aux nouvelles lois, comme tout citoyen digne de ce nom, et éprouvent même une certaine fierté à être maintenant “décemment riches”, à ce qu’il parait. Grâce à ce rééquilibre et à ce ruissellement, il n’y aura bientôt plus de misère non plus dans notre pays.

Les gens retrouvent le sourire. Ils ont le sens de l’effort, il fallait seulement que cet effort soit justement récompensé. Qu’il leur permette de vivre sereinement, et pas seulement de survivre.

Je me demande ce qu’en pense Macron depuis sa cellule. Lui et les autres d’ailleurs. Est-ce qu’ils regrettent leur acharnement? Était-il nécessaire qu’il y ait autant de morts pour en arriver là?

Je me souviens du commencement, en 2018, quand sont nés les gilets jaunes : un mouvement unique en son genre, à l’organisation novatrice et un peu bancale, qui a évolué à une vitesse incroyable. Le prix de l’essence est devenu secondaire dès les 1ères semaines, et très vite le véritable problème, latent depuis des décennies, était enfin ciblé : notre impuissance politique totale. Ce réveil citoyen était inespéré, je n’en revenais pas.

Le pouvoir a d’abord joué ses cartes habituelles : il a cédé quelques miettes d’une main, réprimé violemment de l’autre, et criminalisé les derniers réfractaires. Ça a marché, un peu, mais ça n’a pas suffit.

Pour beaucoup, l’idée avait germé. Elle a mûrit, s’est répandu comme une traînée de poudre. 
Le Référendum d’Initiative Citoyenne en toutes matières, législatif, révocatoire, abrogatoire et constituant, allait devenir l’unique revendication, le mot d’ordre non négociable de la révolution que l’on a connu les 2 années suivantes. Et le pilier de notre société actuelle.
Nous nous sommes inspirés de nombreux pays pour le mettre en place, et aujourd’hui de nombreux pays nous prennent comme modèle. J’ai retrouvé, peut-être même découvert, la fierté d’être Français.

Merci aux Gilets Jaunes d’avoir initié ce changement, d’avoir porté cette touche de couleur et d’espoir dans un monde qui s’assombrissait inéluctablement.
Merci au peuple de France d’être finalement descendu par millions dans la rue, lorsque le gouvernement acculé a dû montrer son vrai visage, autoritaire, totalitaire, dictatorial. 
Merci aux gardiens du peuple, anciennement forces de l’ordre, qui ont rejoint nos rangs avant le Mois de sang.
Merci aux résistants qui ont donnés leurs vies pour cette évolution. L’Histoire retiendra leurs noms. 
Et puis merci à toi d’avoir lu ce rêve jusqu’au bout, et de t’engager comme tu le fais pour qu’il devienne réel… un jour. N’hésites pas à le partager, sur les réseaux, les rond-points, autours de toi, car les changement profonds commencent tous par un rêve!



Témoignage d’un secouriste volontaire – gilets jaunes Acte X – Toulouse le 19 Janvier 2019

Je conseille l’écoute de l’album « Master of reality » (1971) de black sabbath et notamment « children of the grave » pendant la lecture…

Un matin dans le silence d’une maison endormie. Je me réveille et je file prendre ma douche. Aujourd’hui c’est l’acte X, deux mois que je ne me repose qu’un jour par semaine. Même si je ne doute pas de ce que je vais y trouver, je jette un coup d’œil dans le miroir: un seul constat possible, les actes s’accumulent sur mon visage. Qu’importe, la cause est plus importante que la fatigue, elle dépasse tout ça. Douche complète pour me réveiller, je me recouvre des 3 couches de fringues nécessaires pour tenir 12h dans le froid. Chaussettes de ski, para boots… et toujours, toujours, trois cafés double dose/vitamine. Je prépare mon sac, remplit ma poche d’eau, démonte et cache mon masque à gaz. Je fais un gros câlin à mon fils qui s’est réveillé entre temps, son doudou est de la partie, nous ne nous verrons pas avant le lendemain, c’est dur pour nous deux…Je me mets en route.Petite marche matinale et me voici au même endroit à 9h00. Cette semaine, une scission importante a eu lieu dans notre groupe et pour certains, la plaie peine à se refermer. L’arrivée de nombreux nouveaux et le départ de beaucoup d’anciens complique le travail de ce matin. Ce sang neuf feras du bien, ces nouvelles énergies vont nous raviver. Nous somme Groupe Bravo cette fois, mais l’équipe reste quasiment la même.

Commerce et gilets jaunes. Direction Jean-Jaurès, on se prend un sandwich sur les boulevards. Le propriétaire nous informe que les commerçants ont ordre de fermer leur magasin… pourtant ce n’est jamais au début que la casse commence, cet ordre est nuisible à leur commerce alors que tous les manifestants qui n’ont pas mangé pourraient lui acheter un truc. En fait, les petits commerçants ne meurent pas forcément à cause des gilets jaunes mais surtout de ces ordres débiles. Nous avançons vers Jean-Jaurès en apercevant quelques bacqueux de loin et ne nous en approchons pas.

Une grande kermesse au milieu des boutons d’or. Beaucoup de jaune, les percussions sont là, le même ballon licorne, la même joie de vivre que d’habitude. Je profite du calme pour monter mon masque, les équipiers m’imitent immédiatement et je planque le tout dans mon casque. On discutediy, on boit un coup, je regarde cette foule, pancarte à la main, je n’y vois que plaisir d’être ensemble et envie de revendiquer dans le calme.À ce moment précis, j’ai toujours du mal à me convaincre que dans la soirée, nous allons encore assister à des scènes de sulfatage et de battage de l’ivraie. Telle une énorme chenille jaune aux dizaines de milliers de pattes, le cortège s’ébroue en direction d’Arnaud Bernard. Les forces de l’ordre se font déjà siffler. Nous recevons des éclats de verre, un idiot as mis un pétard dans une bouteille mais n’as pas été foutu de la lancer suffisamment loin. Nous nettoyons aussitôt une équipière et nous casquons déjà. Rencontre avec le cortège CGT. Hésitation, il se décide finalement à suivre le cortège pour déambuler dans les petites rues d’Arnaud Bernard. En ligne, je suis encore moins rassuré que d’habitude, des rumeurs de bombes et d’armes à feu à partir de Capitole et François Verdier nous sont parvenues. Tendus comme des arcs nous filons voir Jeanne.

Les scarabées rhinocéros. Nous remontons vers la place du capitole, quelques plaisanteries sont échangées avec les manifestants. Deux blindés sont en place, la tourelle surveille. Telle les yeux d’un gros scarabée elle scrute la foule, a la recherche de l’occasion de lancer une grenade. La démonstration de force de ces gros insectes est aussi gourmande qu’inutile ici… il n’y a jamais eu de barricades place du capitole ! Nous redescendons sur Alsace lorraine où les chants vont bon train, puis rue de Metz pour enfin foncer vers Francois verdier. Un mec avec un marteau casse les vitres d’une banque juste devant nous, à deux doigts de prendre des éclats nous stoppons net. La préfecture est gardée comme les œufs de la reine des fourmis et plusieurs dizaines de soldats s’assurent de l’étanchéité du périmètre. Alors que nous passons proches d’eux la peinture vole, certains d’entre nous sont tachés, nous les dépassons en vitesse car des pétards volent également sur eux. Seconde rue, toujours pleine de soldats, l’un d’entre eux à son flashball pointé entre les boucliers. J’active le groupe et nous débouchons sur François verdier.Une première victime est prise en charge par une de nos équipes, un tir aveugle du flashball dans les jambes d’un homme de 60 ans que j’ai du mal à imaginer vindicatif. Il repartira en boitant.
Panique organisée. Le vrombissement caractéristique l’abeille bleue se fait entendre, accueillie par une forêt de doigts à butiner, elle se stabilise au-dessus du champ de de gilets jaunes. Je commence à discuter avec des anciens de notre groupe, lorsque les premiers palets de lacrymos tombent. Sans raison apparente,elles s’abattent à côté de nous. Nous mettons les masques en vitesse et filons sur le boulevard. On nous appelle dans une rue, une équipe médicale est déjà sur place, il y a deux victimes. En sécurité mais au milieu des gaz, nous ne comprenons pas notre présence ici. Nous décidons de faire un périmètre de sécurité mais nous peinons à nous organiser, nous sommes trop de secouristes pour la taille de la rue. Une medic demande de l’aide, notre confirmé se met en place immédiatement. C’est un malaise cardiaque, il faut agir vite. Je rapatrie une équipière perdue avec nous pour gérer le périmètre de protection. Après un court check up rassurant, nous prenons le temps de discuter avec lui, convaincu, il rentrera chez lui. Nous replions le matos et quittons la zone rapidement.

Le bruit et l’odeur. Nous suivons le cortège sur les boulevards, le soleil nous inonde d’une chaleur relative et des panneaux publicitaires font les frais de ce complément d’énergie. Jeanne d’arc. Alors que nous voulons faire une pause, un jeune homme se présente à nous en boitant. C’est un tir de flash Ball dans le mollet, sans gravité. Un nuage aux jardins du capitole alerte un des équipiers, nous décidons de remonter par-là lorsqu’une détonation se fait entendre derrière nous. Nous observons une foule de manifestants qui veulent en découdre descendent rapidement. Des cailloux et des insultes répondent aux lacrymos. Les super-baballes claquent dans tous les sens et nous reculons lentement en prenant garde de ne pas être dans la ligne de tir. Arrivés au niveau du métro, une jeune fille s’approche de nous avec une brulure à la main, elle s’est brulée en voulant renvoyer une patate sur les poulets. Nous la mettons à l’abri et le soin commence. Un équipier souhaite s’enquérir de l’état du métro, nous y allons à deux. Il a eu le nez fin, le métro est envahi de gaz et des gens sont coincés dedans. L’accès est ouvert de force, et nous entrons. Un fin nuage de gaz plane et des usagés paniquésarrivent en haut de escaliers. Des aveugles, des poussettes,des usagés hagards, nous ne pouvons pas les évacuer alors que la bataille fait rage dehors. Nous sommes trois équipes et les calons dans un endroit qui semble moins embrumé. Pleurs de bébés et toux de suffocation pour ces pauvres gens que le métro à débarqué là. Après de longues minutes de détresse, la clameur s’éloigne, nous montons et descendons les escaliers pour aider les gens à sortir. Au moins 50 personnes auront été évacuées là. Nous rejoignons notre équipe qui finit le soin d’un flashball au mollet. Nos équipiers s’inquiétaient pour nous et nous tancent, c’est ça un groupe de secouristes soudé! Nous repartonsaussitôt récupérer le cortège par les petites rues en marche rapide. Arrivés à Arnaud Bernard, nous les voyons s’enfuir au loin et les CRS nous barrent la route. Il est de temps de faire une pause pour souffler.
Une fleur de pissenlit dans le vent. Ayant vu quelques fourgons remonter sirène hurlante, nous filons sur le capitole. Arrivés sur place, il ne reste plus qu’un fin brouillard, nous continuons vers les jardins lorsqu’un spectacle fascinant nous accueille. Reflétant le jaune d’un feu allumé pour l’occasion, des feuilles lancées vers le ciel volent comme des graines de pissenlit dans le vent d’une tempête jaune. C’est une banque qui a poussée telle une mauvaise herbe entre deux magasins, et dans l’élan de la révolte elle a été soufflée par desenfants. Le grenier de barbouillages financier qu’elle contenait a été vidé et semé par un élan anticapitaliste. Les jardiniers bleusne tardent pas à arriver pour protéger la récolte et dispersent les manifestants dans la foulée. Nous redescendons vers Wilson. Du gaz partout, une femme en panique doit être calmée, nous lui soignons les yeux et la réconfortons. Une seconde arrive, dans le même état, mais elle ne parle pas français, c’est forcément beaucoup plus compliqué. Nous descendons sur les boulevardsetl’abeille bleue nous indique la bonne destination pour butiner. Nous filons sur saint Georges.

Run to survive. Un cordon de bacqueux se précipite vers la rue de rempart et nous les suivons. Nous avons à peine dépassé les marches, qu’ils se retournent et tirent dans notre direction! Les dards en caoutchouc de ces besogneux nous frôlent furieusement, une équipière en voit deux lui passer à 40 cm de chaque côté. Nous nous réfugions dans les escaliers en même temps qu’un groupe de manifestants,nous l’avons échappé belle ! Soufflant comme des bœufs dans nos masques, nous décidons de passer à travers la place où les fumerolles donnent une ambiance de « cimetière de film d’horreur » à ce jardin faiblement éclairé. En ligne, nous le traversons sous les yeux de badauds surpris de nous voir surgir de ce brouillard casqués et masqués. Nous filons vers Capitole pour intercepter le groupe qui nous est passé derrière et le suivons direction Esquirol. Une street s’occupe d’une coupure, elle nous demande du désinfectant et repartons aussitôt. D’Esquirol, Poussés par les mobiles nous remontons vers les Carmes. Alors que nous déambulons à travers les petites rues, des galets de lacrymos nous tombent littéralement dessus, une équipière voit son t-shirt marqué par une brulure. Le groupe de manifestant était bien plus loin, nous avons été manifestement visés.Je mets immédiatement le groupe à l’abri dans une petite rue. Nous soufflons quelques instants. Nous contournons les mobiles par l’arrière et tombons sur une arrestation en cours. Il n’y a qu’un blessé et nous sommes trois groupes. Nous décidons de faire la pause avant la nocturne.

Les Sans QGFixe. Le patron du « CHAMPAGNE » nous accueille chaleureusement, mais n’as malheureusement pas assez de place pour nous accueillir. Qu’importe, nous nous installons dans la rue qui n’est pas très fréquentée, buvons quelques bières et mangeons un morceau. De toute façon, ce n’est qu’un arrêt d’une heure et demi pour la plupart d’entre nous. Plus l’heure avance et plus la rue se remplit de t-shirt blancs. Nous finissons à une bonne cinquantaine et nous avons du mal à nous entendre parler. Petit débriefing de la journée, plaisanteries, tous les nouveaux sont ravis, ils sont des nôtres désormais, de nouveaux frères et sœurs de soins. Nous avons tous été visés mais ils se sont tous sentis en sécurité. Ils reviendront, nous avons construit une nouvelle fraternité autour de nos valeurs.

Toulouse by night. Nous repartons, direction Jeanne d’arc après cette pause bien méritée. Il faut bien admettre que j’ai le pas lourd, les kilomètres de la journée s’accumulent dans mes pieds. Nous descendons vers St Sernin où un rassemblement est sensé se faire. Arrivés sur place, 20 personnes… La BAC nous attend sur les boulevards. Le groupe redescend et l’un de ses membres se fait tabasser sous nos yeux. Nous attendons un peu mais une équipe est sur place, inutiles devant ce spectacle, nous reprenons vers Jean Jaurès. Une femme vient nous parler d’une coupure qu’elle a au mollet. Rien de bien grave, on désinfecte et elle repart. Nous décrocherons après ce dernier soin.

Pendant que je me remets d’un nouveau gaz qui m’asmis les paupières comme celles de Dettinger après le combat, je me dis que c’est un triste combat que celui que mènent les gilets jaunes. Ils se battent pour la survie d’un semblant de démocratie tandis que cet état les assassine en les flashant et en les gazant. Ils n’admettent même plus notre présence afin de pouvoir mutiler en paix, ils enferment des gens dans les métros saturés de gaz lacrymo (car oui, n’en déplaise à la Dépêche, j’y étais, c’était bien du gaz lacrymo), ils matraquent à tour de bras et agressent des gens dont le seul tort est de filmer. Ce gouvernement est incompétent (et/ou trop compétent) et enfonce le pays petit à petit dans l’insurrection. J’ai vraiment eu peur pour nous cette fois, les FDO nous ont visées à de multiples reprises. Nous avons couru pour nous protéger, en entendant tinter les balles. J’ai cru plusieurs fois perdre un des miens, et mon cœur à battu la chamade en les voyant éviter les super balles. Pendant que je leur hurlais de me rejoindre, je savais quejen’aurais pas survécu à une blessure grave de l’un d’eux.Je suis Bravo, nous sommes les secouristes volontaires. Frères et sœur de soins, nous avons tous survécus à un nouveau samedi…

AZA

Au groupe Bravo ou Baltringue ou tout ce que vous voulez: Ophé (FlashRepulser), Clémence, MP (CSAttracter), Guillaume, Nico (medialpiniste)et Diogène (docteur ès lettres). 
A Audrey que j’espère revoir bientôt dans notre groupe.
A la régulation: Meg, Isabella et Mathis
À mes frères et sœurs de soin: « Secouristes quel est votre métier? »



Témoignage d’un secouriste volontaire – Gilets jaunes Acte IX – Toulouse le 12/01/2019

 

Un petit matin tiède et nuageux. Samedi matin, je rempile une nouvelle fois parmi les secouristes. Je ne sais pas à quoi m’attendre aujourd’hui, les rumeurs vont bon train et ca pourrait être très violent comme très calme. Je suis épuisé, mais heureux de retrouver mes frères et sœurs de soin, heureux de retrouver le groupe CharlieG. C’est quand même la première fois que je trouve un groupe de gens aussi heureux de m’accueillir, moi, le déraciné, qui n’est arrivé sur Toulouse qu’à dix ans et qui n’as jamais vraiment connu la joie d’un collectif dans lequel il se sente intégré. C’est notre force, c’est ce qui me tiens, qui me permet d’avancer dans ce monde, et qui me rends plus sage.Fouille de la BAC sur les marches de l’escalier de la CGT. Je suis encore une fois coordinateur terrain et affecté aux signaux de fumée. Nous sommes 8, Briefing, briefing communication, briefing « sécu », en route.

Surveillez les sioux. Nous démarrons par les boulevards, direction Jean Jaurès, bien décidés à ne pas rater la diligence comme la fois précédente. Nous achetons nos sandwich à Jeanne d’Arc, on les avale rapidement et remontons vers Jean Jaurès. Nous nous sentons moins observés que d’habitude, peut être que pour les shérifs,nous commençons enfin à faire partie du paysage? Ce qui est certains c’est que les badauds sont toujours surpris, ils nous regardent encore comme si nous étions en peau de bête avec arcs et tomahawk, et ça m’amuse toujours autant. Nous arrivons Place Wilson. Peu de Gilets Jaunes. Alors que nous nous arrêtons, un officier de cavalerie viens à notre rencontre, et nous annonce que pour l’instant nous ne pouvons pas aller plus loin avec notre matériel car une équipe est en train de se le faire confisquer à Capitole, et ils attendent qu’une autorisation de passer nous soit accordée par les instances supérieures. Alors que nous discutons avec lui, le télégramme tombe confirmant notre sauf-conduit. Ouf! Pas de complication cette fois, Nous commençons en effet à faire partie du paysage.

Détente. Nous attendons tranquillement le démarrage, assis sur un banc. La fontaine n’a toujours pas perdu son colorant Jaune-Vert, c’est vraiment un coup de maître de la part de gilets jaunes. Des passants viennent discuter avec nous, de notre action, de notre vision de ce qu’il se passe… c’est agréable, un moment de détente avant le combat. Des casseurs viennent également discuter avec nous, ils nous remercient chaleureusement pour notre action. Le cortège de capitole viens rejoindre celui de Jean Jaurès, applaudissements à notre vue. Je ne cherche pas ça, mais il faut admettre que ça me fais chaud au cœur, nous sommes reconnus pour notre implication dans le conflit.Nous nous déplaçons sur le bord de la place et attendons. Les gilets jaunes sont calmes, quelque slogans fusent, Il y a de la musique, ce cortège est décidément bon enfant.Le cortège s’ébroue enfin, et part sur les boulevards, direction Arnaud Bernard. Nous avançons avec lui, dans les sifflements habituels et les pétards à l’encontre des forces de l’ordre. Pas de tension, nous remarquons un ballon licorne, des drapeaux LGBT, les banderoles CGT. Les gilets jaunes se seraient-ils réconciliés avec les syndicats ? Aux abords de la place Arnaud Bernard, une mamie en tablier balaye le rebord de sa fenêtre du rez-de-chaussée. Il faut bien admettre qu’entre les poussières de gaz et les gens qui montent dessus pour prendre des vidéos, ce geste du quotidien semble absurde et en même temps touchant. Cette mamie essaie comme tous les habitants du centre ville de conserver ses petites habitudes et ça ne doit pas être évident ce temps-ci.

La Société en 500m. Nous remontons dans les petites rues et c’est toujours un moment de tension pour moi, peu d’échappatoire, à peine de la place pour se retourner et vérifier si tout le monde est là. Nous sommes en ligne et nous ne voyons pas ce qui se passe devant. Je regarde en haut car c’est aussi ma hantise, et si de sa fenêtre un imbécile jetait quelque chose dans la foule? Nous arrivons sans encombre au capitole. Elle se remplit peu à peu et le cortège reprend son chemin. Nous filons rue Alsace direction Esquirol. Aucun distributeur n’est épargné sur le chemin, nous voyons des mecs avec des marteau casser les écrans, d’autres balancer de la peinture ou les taguer. Les badauds sont retranchés dans les magasins et nous regardent avec un mélange de colère et de frayeur, les médias ont bien fait leur boulot, être gilet jaune c’est MAAAAL! Porté par la ferveur, un cameraman simiesque as le sens de la cascade et décide de grimper sur un abribus pour son live Facebook, on l’observe redescendre au cas où il se ferait mal. En fin de compte, ce mouvement déclenche une telle sympathie que beaucoup prennent beaucoup de risques pour le documenter et pour ne pas qu’il meure, nous sommes de ceux là aussi. Des mecs s’indignent contre ceux qui taguent, en oubliant qu’ils insultaient les nanas planquées dans un salon de thé… on est probablement tous l’engagé, le casseur ou le collabo de quelqu’un chez les gilets jaunes, mais ça n’entrave jamais son unité.

Neutralité. Francois verdié, un feu a été court-circuité et flambe. Un groupe de percussions de 3 personnes passe et donne une ambiance du tonnerre, ils ont du chasser les nuages car nous voyons le soleil pour la première fois de la journée. Les percussions c’est toujours apprécié, ça parle à tout le monde et donne de l’entrain, ca me réveille un peu et me détends. Nous repartons tranquillement vers Jean Jaurès. Sur un ton narquois un imbécile nous lance « Vous soignez les crs hein! » ce à quoi nous lui répondons « On soigne TOUT le monde! ». Décidément la neutralité est un concept qui sort de la compréhension des plus idiots. Cette incompréhension est difficile à admettre alors que, pour moi, la neutralité est un engagement difficile, car quelque soit notre vision, nous devons nous forcer pendant une journée à se dire, « celui qui est blessé est un humain avant d’être quoi que ce soit d’autre ». Nous continuons notre chemin, une banque s’est fait envahir. Un de mes coéquipier lance qu’il vas devenir difficile de retirer de l’argent dans le centre, nous acquiesçons non sans quelque sourire. Nous voyons de plus en plus de profils qui semblent prêts à en découdre remonter le cortège et lorsque nous arrivons à Jean Jaurès, il part vers Capitole. Deux mecs essaient de faire partir le cortège vers la gare mais plus personne n’est dupe, ils veulent la confrontation et s’époumonent dans le vide tandis que le cortège continue son chemin.

Le parfum. Alors que nous allons quitter Wilson, une odeur nous alerte, des gaz ont été lancés sur une rue à gauche et des CRS chargent. Nous remontons avec le cortège sur la rue de droite et nous les voyons continuer à charger sur la gauche du square Charles de Gaulle. Nous remontons et allons-nous positionner au niveau des arcades pour mieux y voir. Les manifestants chargent et caillassent les CRS, qui répliquent avec les lacrymo. Détonations, galets qui roulent sur la place comme des cailloux dans un ruisseau, cohue et coups de matraques. Une grenade vole dans le ciel depuis l’opposé de la place pour s’abattre au milieu du groupe de front. Nous sommes placés à 30 m de la zone de confrontations et tels des suricates levés sur des pierres, scrutons la zone à la recherche de victimes. Je vois au loin, une équipe coincée contre la mairie sans savoir ce qu’il leur arrive, je suis inquiet pour eux. Mais on nous appelle du front, un sprint vers la zone et l’organisation se met en place. Nous repoussons les manifestants, « on veut aider, on veut aider », je réplique, « non, vous nous mettez en danger! Poussez-vous s’il vous plait! ». Ca part d’un bon sentiment, mais ils ne se rendent pas compte qu’ils augmentent nos chances de prendre un mauvais coup en occultant notre présence. Ils m’écoutent et se reculent à 3m. Nous sommes derrière une bannière, les forces de l’ordre ne nous voient pas, les balles fusent au-dessus de nos têtes comme des essaims furieux, nous sommes en danger. Le temps que les soignants analysent la blessure, je leur demande si l’on peut se déplacer. Oui, c’est bon, c’est un coup de flashball dans les cotes. Ils le relèvent, nous nous mettons en formation flèche pour avancer et deux équipiers à l’arrière pour fermer la marche. Nous le mettons sous les arcades et profitons d’un résidant qui rentre chez lui pour investir le hall de son entrée. Notre poste de secours est en place. 3 équipiers restent dehors pour traiter d’autres cas qui se présenteraient et usent du pulvérisateur comme des orchideo-maniaque. Un homme de 30 ans viens nous voir, il a pris un tir de flashball, sans gravité, un coup de bombe de froid, il repart. Un autre arrive avec un coup de matraque au bras, la bombe de froid est notre amie ce jour là, il repart. Nous restons dehors. Un jeune homme s’approche de nous: il a un bel œuf à la tête qui saigne, un coup de matraque. On le rentre à l’intérieur et le second soignant le prend en charge. Une jeune fille en béquilles visiblement choquée arrive. Je lui demande aussitôt si ca va et ne me réponds pas, les yeux en pleurs, hagards, il faut la mettre à l’abri pour qu’elle se calme, je la fait rentrer et elle est prise en charge par une équipière. La place retrouve son calme peu à peu et attendons l’évacuation des deux cas les plus graves. Les pompiers mettront 45mn à nous relever le temps que le périmètre soit sécurisé.

Un phare dans la nuit. Retour au calme. On souffle un peu, pendant que les gourmands s’achètent des crêpes au stand extérieur d’un bar. Je fais un point sur la situation. Il y a des points chauds un peu partout, en concertation avec la régulation nous décidons de descendre vers Jeanne d’arc. L’hélico pointe son faisceau disco vers Arnaud Bernard et nous décidons de rejoindre la fête. Détonation d’une GLI, nous fonçons dans cette direction et nous heurtons à un mur de CRS qui refuse de nous laisser passer. Nous bifurquons dans une petite rue pour les dépasser en faisant un sprint de 200 mètres, je souffle comme un plongeur dans mon masque. Nous avons passé le barrage et un groupe d’une cinquantaine de manifestant sont là. Ils reculent face à l’arrivée des CRS et les palets de lacrymos pleuvent. En ligne sous un balcon, nous descendons l’avenue en face de Compans. On nous appelle. Très exposé, un street-medic a pris le cas, mais lorsqu’il nous voit arriver, il nous laisse le relais. Un homme d’une 30aine d’année s’est pris quelque chose à la jambe, sur le trajet d’une veine violacée, nous le traitons à la bombe de froid, et le laissons partir non sans lui conseiller de rentrer chez lui. Nous suivons la tribu, ils s’arrêtent au niveau du jardin japonais car ils sont encerclés par les forces de l’ordre, ils doivent trouver une solution pour s’échapper. Ils s’enfuient par l’intérieur de Compans, puis par le canal, poussés par la BAC qui n’arrivera pas à les rattraper. Incapables de sprinter à nouveau, nous parvenons à les rattraper après les minimes. Ce sont de « gentils »casseurs, ils renversent les poubelles, défoncent les récup verres et balancent des bouteilles partout. Nous les suivons à distance raisonnable et les regardons mettre le feu aux sapins de noël stockés. Triste destin que celui de tous ces sapins, coupés dans leur prime jeunesse :ils ont été décorés avec tant d’attentions et ils ont vu tant de beaux paquets à leurs pieds. Maintenant, loin des paillettes, ils s’entassent les uns sur les autres dans la rue, délaissés par leurs propriétaires. Cette nature jetable s’embrase en une énorme flambée de trois mètres de haut que nous passons dans la plus grande prudence. Je décroche peu de temps après, et finis devant une bière avec une équipière.

Je crois que je comprends un peu mieux mon militaire de père depuis que tout ca à commencé, son humanité, sa générosité. Dans le quotidien, je suis un manager qui fait confiance aux autres, je n’ai jamais connu la guerre comme certains d’entre nous, mais jamais je n’aurais cru pouvoir être dans un contexte où les balles fusent en faisant entièrement confiance à ceux qui sont à mes côtés. Le groupe nous a réunit tous dans deux objectifs, celui de rentrer tous ensemble et celui de soigner tous ceux qui tombent. Nous avons du gérer 5 blessés en 20mn dont deux évacuations d’urgence et pas l’un d’entre nous n’as flanché, nous allions et revenions à la pêche, nous nous sommes divisés pour aller négocier avec les CRS l’évacuation d’urgence ou discuter avec les pompiers, et aucun n’est jamais parti seul. Nous sommes le groupe CharlieG et je remettrais ma vie entre les mains de mes frères et sœurs de soin.

AZA

A CharlieG: Audrey, Ophé, Marine, Guillaume, Licorne, Lionel et Diogène qui as perdu son tonneau (Tout nu dans l’escalier !)
A la régulation: Manon, Isabella, Meg et Galyssiane
Et à tous mes frères et sœurs de soins: « Secouristes, quel est votre métier!! »



LE PAON, L’AUTRUCHE et LES POULETS

 

Il était une fois en royaume de France 

Évoluant aux cotés de ses contemporains 
Un banquier jouvenceau, oui mais plein d ‘élégance 
Qui de son beau pays se rêvait souverain 
Son air benjamin, informel, bien élevé 
Plaisait aux citoyens, par la vieillesse lassée 
Sa rhétorique désuète, et puis tantôt farceuse 
Ravissait fort les nobles, et flattait bien la gueuse 
Et si jeune notre homme ne l’était qu’à moitié 
Il faut savoir qu’usée certes était sa moitié. 
Car se voulant moderne ne prenant point maîtresse 
Il épousa la sienne malgré sa vieillesse. 
Mais si la valeur n’attend point les années, 
Et bien que le jeune banquier ait la gouaille bien aisée, 
On ne s’improvise point chef d’un grand État 
Et bientôt cet enfant, cet angelot remarqua 
Que d’un noble ignorant, c’est la robe qu’on salue. 
On ne l’admira bientôt que d’un étron pas plus. 
Après l’avoir léché, ils le lâche et le lynchent 
Comme font souvent les hommes gâtés comme des enfants. 
Jupiter bientôt n’eut pas plus à leurs yeux 
Que l’aspect fatigué d’une simple corde à nœud 
Mais le jeune banquier, sûr de lui, plein de frime, 
Pour continuer à plaire à ses chers richissimes 
Pressa la populace tant et tant comme citrons 
Qu’elle en prit la couleur aussi celle des mignons 
Le jeune freluquet tout à ses réjouissances 
Ne remarquât pas la moindre différence. 
Heureux dans son palais, il est loin du tracas, 
Sa mégère dépensant son or à tour de bras. 
Rien n’est pour elle trop beau, vaisselle, tissus, bibelot, 
Le peuple avait bien faim, elle leur tournait le dos. 
Ils s’offrirent mieux encore, le roi des animaux, 
Des daims, ils les appellent, ho, seigneur qu’ils sont beaux. 
Et pendant que le peuple assemblé dans les rues,
Vers son précieux palais plein de rage se rue, 
Notre jeune banquier à l’égo invincible 
Qui de la bourse des pauvres s’était fait une cible 
Refuse encore d’entendre le grondement sonore, 
Comme celui d’une rivière quand de son lit elle sort. 
Aucun barrage n’y fait si elle est bien dehors. 
Et les poussins alors se mettent à crier, 
Empêchant les puissants dans leur couche de ronfler 
Mon roi faites les taire, par pitié, muselez-les 
Ils meurent de faim ils crient et nos nuits sont gâchées 
Ho sire, regardez-les, leur piètre éducation 
Ne leur sert même pas à crever sans un son 
Mourrez chichement, dites, et mettez la sourdine 
Leur râle lorsqu’ils trépassent est une porte qui couine. 
Ils se tordent comme ils sont ridicules, 
Ces illettrés ignobles dans la boue gesticulent 
Mes amis, n’avez crainte, leur répond le rusé 
Ils leur arrivent parfois un peu fort d’aboyer 
Mais ce sont mes moutons, mes agneaux, mon troupeau 
Ils finiront d’eux même par rentrer bien au chaud 
Mais voici maintenant qu’ils retournent les carrosses 
Et détruisent les maisons, deviendraient-ils féroces ?
Alors le grand seigneur dans une allocution 
Le dos bien droit, tendu comme une institution 
Les mains pleines de doigts, bien à plat sur la table 
Leur jeta quelques miettes avec un air aimable 
Croyant en faisant taire leur petit estomac 
Calmer aussi la rage dans leur cœur scélérat 
Je ne vous ai pas compris, je ne vous écoutais point 
Récita-t-il au peuple qui serrait les poings 
A renard endormi rien ne tombe dans la gueule 
Retournez au labeur je vous trouve bien veules 
Ha vous aimez la rose ? Supportez en l’épine 
Mais ne troublez donc point la quiétude citadine 
Dans notre ordre social chacun reste à sa place 
Vous voulez en changer ? Je vous ris à la face 
Cassez, cassez, cassez et nous reconstruirons 
Et je vous répondrais de la bouche de mes canons 
Vous voulez un discours ? Je peux en écrire cent 
Je peux même faire en sorte que vous m’aimiez quand je mens 
Je vous endormirai à grand coup d’entourloupe 
Car c’est tout une armée que je garde sous ma coupe 
Vous vous fatiguerez et rentrez aux champs 
Bien avant que je tremble pauvres petites gens.
Il est vrai que le paon peut oser faire l’autruche 
Se pavaner gaîment tout en gâtant sa cruche 
Mais si un jour lassé comme le peuple citron 
Son armée de poulet abandonne le patron 
Alors le jeune souverain saura bien entendu 
Que même sur un trône en or, on est bien que sur son cul 
L’injustice est une graine que plantent les puissants 
Et qui pousse sans peine dans les yeux de leurs enfants 
Elle leur apprend la haine et à serrer les dents 
Elle leur fournit le bois, le manche et même la lame 
Elle fait durcir leurs muscles et dévore leur âme 
S’ils perdent des batailles Ils reviennent à la charge 
On les traite en racaille On s’étonne qu’ils enragent 
Donnez-leur le bâton Ils relèvent le menton 
Opposez leurs des chars Ils reviennent plus tard 
Ils se tairont dix ans, vingt ans, trente ans peut être 
Mais toujours la révolte finit par renaître 
Regardez en arrière dans notre propre histoire 
Car c’est là que se cache les leçons et l’espoir

Fable macronique, récitée lundi 17 décembre à la revue de presse de Paris Première.


Rose,

Rose, Je n’ai pas besoin de rose, le noir est mon bouclier et rouge est mon étendard. C’est de rouge que le toréador dompte la bête et c’est en rouge que je dompterais celle qui sommeille en moi. Le charbon n’abrite t-il jamais de braises? Derrière chaque parcelle de noir que je porte se trouve une passion qui sommeille. 
Le rouge, Tantôt colère, tantôt amour, comme sous la lampe du photographe, elle me révèle. Hier passion de la subversion, aujourd’hui passion de soigner, mais toujours passion de ma Famille. 
Le noir est rassurant car lorsque le temps de se dévoiler n’est pas encore arrivé, il me drape de sa pénombre et de son mystère. Mais, lorsque las d’être seul, j’en sors, le rouge de mon âme me met en lumière. 
De gris, mon bouclier fut très sombre des années durant, mais, comme le temps érode la pierre, la vie érode mes protections. Le métal, ma femme, mon fils, mes amis, font fondre ce bouclier et je me découvre toujours plus à chaque nouvelle étape…
Rose, chaque expérience loin du noir me nourrit et la clarté éclaircit peu à peu le rouge. Plus je me rapproche de l’inhumanité de la violence aveugle et plus mon bouclier s’embrase face aux passions des autres. Je suis fils, ami, panthéiste acosmique, métalleux, mari, père et secouriste volontaire.
AZA



Témoignage d’un secouriste volontaire – Gilets jaunes Acte VIII – Toulouse le 06/01/2019

 

Un petit matin froid mais beau. Le lever de soleil est rougeoyant et j’y vois le mauvais présage de ce qui arrivera dans la journée. Nous nous rassemblons. Même heure, même endroit, même détermination. Nous sommes quasiment tous présents et une foule de nouveaux volontaires viennent renforcer nos rangs. Même tenue, même objectif. Nous sommes là pour soigner, pour relever tous ceux qui plient ou qui tombent sous le joug de la sainte répression chère à nos élites. Même fatigue. L’acte VII nous a mis sur les nerfs et cette tension réprimée est ressortie dans nos relations de la semaine. Mais nous sommes tout de même là, grâce a l’objectif commun et la compréhension que c’est unis que nous sommes plus fort. Lorsque l’Histoire fait des effets de Manche, et que le bateau tangue, c’est en tirant sur les voiles ensemble que nous sortons de la tempête. Bonne ambiance, bonne humeur, nous attendons avec impatience que le soleil se lève réellement afin de nous réchauffer. Je suis dans la même équipe à laquelle a été adjoint trois nouvelles personnes. Nous sommes AlphaG.

Préparation.Après un court briefing interne sur le rôle de chacun et la sécurité en manif, nous décidons de nous positionner à Esquirol, en passant par les quais afin d’éviter les forces de l’ordre. Nous nous arrêtons sur les marches de St pierre pour grignoter quelques sandwiches au soleil et réchauffer un peu nos fesses sur la pierre qui emmagasine la seule chaleur disponible. A nouveau, nous devons informer les manifestants qui cherchent les points de rassemblement avec toujours les mêmes réponses: les points de rassemblement sont là et là, ou encore, ca commence à telle heure… Nouvelle rencontre, un biker un peu barge qui a tout du casseur. Déjà bien éméché, il nous raconte plus ou moins n’importe quoi et me propose une bière et de la coke. Même s’il semble se rendre compte de ce que l’on fait, il ne semble pas prendre toute la mesure de la mission que nous nous sommes imposée. Il repart avec ses potes le long des quais. Une info nous arrive, le cortège d’Esquirol est déjà parti, probablement vers Saint Georges, ils nous ont pris de court.

Comme une souris dans un labyrinthe. Très vite, nous décidons de remonter vers le Capitole par la rue Gambetta car un groupe s’est massé là bas. Tant pis pour le cortège Esquirol, nous sommes trop loin de lui et nous le retrouverons plus tard. Le cortège défile dans les petites rues du centre, sans jamais se laisser guider par les forces de l’ordre qui semblent en effectif trop faible pour l’obliger à quoi que ce soit. Nous faisons trois tours de l’hyper centre, tantôt dans les rues riches, tantôt dans les rues populaires. Les rues sont étroites et la mobilisation est forte, ça me fait un peu l’effet d’être une sardine. Les gens nous observent passer depuis les cafés, mais ne semblent pas plus inquiets que ça. À mon pessimisme de début de journée répond la joie et la bonne humeur. Ma vigilance baisse et me retrouve à lâcher quelques mots aux gilets jaunes à côté de moi. Le cortège prend le boulevard de Strasbourg en direction de Francois verdier. Là, tout le monde est privé de piscine! N’en déplaise aux sportifs de la natation à contre-courant, l’habituel comité olympique du monument aux morts est absent. Petit arrêt devant la préfecture ou quelques petites dégradations commencent. Peinture, déjections de chien jetées sur le bâtiment, tout est bon pour montrer le mépris. Une poubelle est enflammée, mais le feu est aussitôt éteint par deux manifestants sous les yeux des incendiaires, douchés par cette attitude. Nous mettons nos masques car nous sentons la première échauffourée proche.

Gaze et sérum. Nous déambulons en direction d’Esquirol lorsque la première odeur suspecte apparaît. Cela faisait trop longtemps que nous étions pacifiques, il fallait bien que ça arrive. Le cortège, en tentant de se diviser, l’un vers l’arrière de la préfecture, et l’autre vers les carmes s’est vu interdire l’accès à la préfecture. Qu’importe, tout le monde part vers les Carmes. Nous sommes bloqués sur la rue du Languedoc. Le camion à eau est là, avec un grand nombre de CRS, la tension monte, les premiers palets partent. Nous ne pouvons pas rester longtemps là, même avec les masques, les gaz sont tout simplement insupportables. Nous nous refugions dans une petite rue. Là nous calmons des gens prostrés, traitons un tir de flashball au mollet et soignons quelques yeux. A notre grande surprise apparait la femme enceinte de l’acte VII, qui va volontairement dans les gaz. Friande d’attention, elle vient nous voir pour nous dire bonjour, et nous la regardons médusés, nous avons là la confirmation de nos doutes. Il faut être bien seul dans la vie pour aller chercher l’attention des autres dans les gaz, encore une personne qui s’est perdue dans le brouillard individualiste des dix dernières années. En mon fort intérieur j’espère vraiment qu’elle n’est pas réellement enceinte, je n’aime vraiment pas l’idée que ce bébé doive payer toute sa vie les excès de cette société.

Apnée sans visibilité (ASV). En voyant le jet d’eau proche, très vite, je me rends compte que nous devons bouger avant que les forces de l’ordre ne nous bouchent le passage. Nous traversons la rue vers les carmes entre deux lignes bleues qui se font face à face, il était temps. La tension remonte d’un coup. Nous rejoignons une autre équipe de l’autre côté et redescendons en vitesse rue des filatiers, poussés par la BAC. À peine engouffrés dans la rue, les lacrymos s’abattent sur nous, il faut avancer sans relâche. En ligne, je guide l’équipe vers un porche, j’ai un mauvais pressentiment, ça ressemble trop à un piège. Après concertation, la décision est prise de continuer malgré tout. Nous arrivons à Esquirol sans encombre. Observation. Toujours deux lignes bleues en face à face. Six détonations, le nouveau LBD à six coups semble bien fonctionner, un sheriff a décidé de vider le barillet pour la peine. Une charge à gauche et les gilets jaunes sur place se ruent dans la rue des tourneurs. Nous traversons la rue avec appréhension et collons à ce groupe immédiatement. Le gaz est épais et je m’arrête net à un coin de rue car la BAC apparait. Plutôt jeune, celui qui tient le flash Ball me semble paniqué, il me met en joue alors que nous ne sommes qu’à 1m50 de lui, les bras levés. Son regard me fait peur, un regard un peu fou, mi terrorisé, mi paniqué, je sens bien que sa gâchette est vraiment sensible. Pourquoi mettre une arme dans les mains de ce type? Voilà l’exemple parfait de risque de débordement ! Après peut être 30s d’éternité, ils s’en vont et nous reprenons notre chemin vers le capitole.

Libres. Au capitole, la situation est stable. Dans un calme relatif, envahie de gilets jaunes, la place amène à se déséquiper pour sentir les odeurs sucrées des derniers vendeurs ambulants de l’après fête. On se cale contre un mur et on profite de ces instants pour discuter. Les discussions tendent quand même vers la puissance des gaz. C’est quand même la première fois où je suis à la limite de vomir. Les pré-filtres commandés ne seront pas de trop la prochaine fois. Faut-il être un peu masochiste pour accepter de bouffer du gaz comme ça ? Ces moments mêlant solitude dans la détresse respiratoire et solidarité avec une équipe qu’il ne faut pas laisser seule me laissent toujours une sensation étrange… Nous voyons au loin arriver 3 fourgons de CRS et le camion a eau qui s’engage sur la place. Nous nous rapprochons à l’entrée du théâtre pour visualiser la situation. 1ére sommation. Une jeune fille vient nous voir avec la main en sang. Pas de gilet et pomponnée, d’où sort elle ? Une mauvaise manipulation d’un ustensile cosmétique l’aura amenée à ça, faut-il autant souffrir pour ressembler à une couverture de magazine? Le soin est un peu long car il faut traiter tous les doigts, mais elle repart. Nous reculons car nous sommes dans l’axe d’un des canons. 2eme sommation. Le nettoyage de la place commence à vives eaux sur un public pourtant peu enclin à salir. Le canon et la place se vident peu à peu. Nous suivons le courant vers Esquirol.

Ghostbusters 2. Rien à Esquirol, mais l’action as eu lieu au vu du nombre de CRS présents, les odeurs semblent nous démontrer qu’il faut remonter vers les Carmes. Coupés dans notre élan, nous devons attendre une équipe pour leur fournir des protections. Un homme s’approche, il a une brûlure que nous traitons tandis que le ballet des forces de l’ordre est incessant. Ils semblent dépassés, il ne se passe rien et ils sont au moins 50 sur place. La partie de PAC MAN a démarrée et ils ont raté le départ. Le patron de l’Unic Bar viens nous chercher pour nous proposer ses toilettes et de remplir nos gourdes. Initiative appréciée, nous défilons dans ses toilettes non sans remerciement. Pourtant lourdement impacté par les mouvements, voici un authentique résistant moderne, un de ceux qui pense à aider avant de protéger son matériel. Merci à toi, je saurais où aller lorsque le besoin de m’humecter en centre-ville me prendra et j’espère que tous les miens aussi ! Nous repartons vers les Carmes, mais plus rien ne semble s’y passer. Une brigade de BAC semble remonter vers le TGI nous la suivons un peu sur le côté sans jamais rien voir. Les rues sont moins désolées que pour les actes précédents, une poubelle a brûlée, mais peu de verre brisé. Un groupe nous passe devant à un coin de rue. Nous décidons de les suivre vers le monument aux morts, peut-être nous amènerons-t-il ou il y a de l’action ?

L’étoile du gerbé. Suivant l’hélico qui illumine la ville, nous descendons les boulevards avec la volonté de rejoindre Compans lorsque nous apercevons beaucoup de gyrophares. Sapins de noëls retardataires, les chameaux illuminés de ces 50 rois barges nous indiquent où ils viennent de déposer leurs cadeaux. Des manifestants nous enjoignent de ne pas aller à Saint Sernin, évidemment nous nous ne les écoutons pas et filons droit dessus. Sur place, toujours rien mais l’odeur témoigne d’un contact récent et à peine arrivés sur place, une compagnie remonte sur notre côté droit et lorsque nous regardons à gauche, une autre apparaît. Les cadeaux explosifs de ces schtroumpfs farceurs ne nous intéressent pas, on a déjà bien goûté à la myrrhe génétiquement améliorée. Le choix du chemin ne fait pas débat, nous remontons rapidement par la rue du Taur. Des interpellations sont en cours, nous cherchons du regard un probable coup de flash Ball dans le secteur mais nous ne le trouvons pas.

Aqua-land. Capitole. Nous nous sommes réfugiés sous les arcades car le canon à eau nettoie inlassablement la place. Il ne reste quasiment plus personne aux alentours. Une équipe s’occupe d’une vilaine coupure à la main tandis que quelques papillons orbitent autour. Gilets jaunes et/ou casseurs, les médias sont aussi là… De loin, nous sommes inquiets, ils semblent assez nombreux pour le soin mais leur position est vraiment mauvaise, et ceux qui se mettent entre le canon à eau et eux me font craindre l’arrosage. Bingo, la partie de ventriglisse commence ! Le pilote du canon devant être aveugle ou daltonien du blanc, notre équipe s’ébroue sous des trombes d’eau. C’est la panique, ils arrivent à évacuer un peu plus loin et finissent le soin tout en attendant les pompiers. Nous décrocherons peu après.

Nouvelle mobilisation, nouvelle organisation. Perdus dans la ville, c’est un peu un retour sur un acte VI sans violence que nous avons fait. C’était une bonne journée pour les gilets jaunes, peu de dégradation mais une forte mobilisation. Il faut bien admettre que nous, secouristes,avions besoin de cette pause. Le niveau de violence accumulée commençait à nous faire peur. Toute la semaine durant, nous avons vacillé devant le tsunami d’émotions que nous avons ressenti et en ressortons réunis devant l’ampleur de notre mission. Finalement, notre ressenti s’est révélé trop anticipateur et même si l’on a marché pour peu de choses, c’est tant mieux. J’ai vu des manifestants contrôler les violences, j’ai vu des manifestants contourner les forces de l’ordre pour ne pas s’opposer, j’ai malheureusement vu des passants et des enfants gazés, et encore lu l’incompréhension des nantis face à ce déferlement de gilets jaunes. L’histoire du mouvement vient de prendre un tournant : celui de la sagesse, il commence à murir et contrôle plus sereinement le tournant qu’il souhaite faire prendre au peuple. Sa marche ne s’arrêtera pas tant qu’il n’obtiendra pas ce qu’il veut et tandis que le rayonnement macro-onde tend à diminuer d’intensité face à la volonté de plomb de son peuple, notre président solaire doit se réveiller de son immobilisme au risque de voir revenir le spectre des révolutionnaires passés.

AZA

À l’équipe AlphaG : Audrey, Muriel, Guillaume, Nico, Diogène qui se déplace avec une caisse aussi large qu’un tonneau, Laurent et Kevin.
A Aurélie qui a laissé à Nico le rôle de trublion et qui m’as manquée.
A la régul : Manon, Stephie, Audrey, Magalie et Claire.
À mes frères et sœurs de soins : « Secouristes, quel est votre métier ?? »

Gael



Témoignage d’un secouriste volontaire – Gilets jaunes Acte VII – Toulouse le 29/12/2018

 

Matin très froid et gris. C’est l’entre deux fêtes et les gilets jaunes remettent ça. Ils en ont gros et nous sommes sur le pont, prêts pour servir ce combat. Il commence à être établi que le rassemblement du matin est à St Sernin. Les plus fidèles sont tous là, un gobelet de café chaud entre les mains, et les nouveaux nous amènent un prompt renfort car il commence à nous manquer du monde. Il faut bien admettre qu’entre ceux qui travaillent, noël, l’interview et les controverses concernant nos actions, la semaine n’as pas été facile pour la plupart d’entre nous. Les traits sont toujours plus tirés, certains ont plus que des valises sous les yeux, ils ont des cantines. Je trépigne sur place, j’ai vraiment froid, il ne pleut pas mais c’est difficile de rester dehors. Mon équipe change très peu, la soigneuse principale est remplacée ainsi qu’un équipier. Nous sommes toujours le groupe Charlie avec un G et j’en suis le coordinateur et agent de communication.

Tension. L’entente de notre de notre groupe étant bonne, nous intégrons les nouveaux devant un café, on attaque le briefing et on se met en route. Nous décidons d’attendre à Jeanne d’arc. Nous sommes rapidement sur place, on s’achète un en cas sur place et nous mangeons sous le regard insistant de la BAC. Ils sont nombreux, au moins une trentaine répartis sur 2 coins, plus 1 fourgon de CRS à un autre coin. Tous les acteurs s’observent, l’ambiance est déjà lourde. Nous avons observons une fouille en règle. Au milieu de tout çà, nous apparaît une étoile, certes vieillissante mais vraiment éclairante. Une mamie de 70 ans vient nous demander des renseignements sur la manif du jour. Motivée, elle nous raconte ses déboires de la semaine dernière: elle s’est faite malmener par les forces de l’ordre mais même percluse de bleus, elle est de retour en manif. Militante de la première heure, elle le sera jusqu’à sa dernière, et, merci monsieur Nougaro, comme toute bonne mamie toulousaine, elle aime la castagne ! Elle repart non sans quelques conseils de prudence. Nous optons pour nous positionner sur le seul coin sans force de l’ordre. Nous voici à présent bombardés « syndicat d’initiative de la manifestation » et l’habituel cortège de gens bizarres que cela peut amener.

Interception. Le cortège d’Arnaud Bernard se déplace vers le canal, nous décidons de le rejoindre à Marengo, première marche rapide pour s’échauffer, où débutent les habituelles plaisanteries plus ou moins gore. A peine arrivé au canal, nous apprenons que le cortège remonte vers Jeanne d’Arc par les petites rues. Nous repartons dans l’autre sens. Nous sommes prévenus, il vas falloir coller au cortège si l’on ne veut pas trop courir et cette prédiction s’avèreras vraie toute la journée, à chaque fois que l’on s’attarderas faire un soin. Nous récupérons le cortège en amont d’Arnaud Bernard, qui voyant la barre de CRS à Jeanne d’Arc, décide de passer par Saint Sernin où un piège bien préparé nous attends. En retrait, dans la rue du Taur, se trouvait une équipe, qui, au premier gilet visible, tire ses premières grenades. La route vers le capitole est barrée pour l’instant. Qu’importe, Il sera bien temps de rejoindre le capitole plus tard, le cortège fait demi-tour rejoint les boulevard pour repartir sur Arnaud Bernard. Je me rends immédiatement compte que les forces de l’ordre ne veulent pas que l’on rejoigne le centre afin que la possible « milice des commerçants » ne se monte, et surtout d’éviter que les cortèges ne se rejoignent. Nous avançons calmement et le cortége s’élance vers Compans Cafarelli. Le cortège veut se diviser, l’un remontant vers la cité administrative, l’autre continuant vers Héraclès.

Panique à bord. La rue de la cité administrative était barrée, les grenades partent. Rééquipés, nous filons droit dans le gaz, Il faut bien avouer qu’en prises hebdomadaires, il finit par faire un peu moins mal. Je ne vois pas ce qui se passe devant car le brouillard est épais, ils ont mis le paquet, je m’approche avec une escorte. Nous observons, les allers retours de ceux qui veulent en découdre, mais ne voyons personne tomber. Le nombre de manifestants est moins important et l’anonymat deviens plus difficile à conserver, les casseurs sont plus prudents. Nous nous reculons avec la ligne de front. Quelqu’un nous informe d’un tir de flash Ball à la jambe et reculons jusqu’à la personne concernée mais un street medic est déjà sur place. Nous lui faisons un périmètre de protection. Tout d’un coup, une charge se déroule sur le côté et un gros mouvement de foule se produit, nous luttons contre elle pour que le street medic et son patient ne soient pas piétiné. Les galets de poivre sont renvoyés aussitôt vers les CRS et le cortège est coupé en deux.

Chaos. On nous appelle au loin. Le starter a appuyé sur la gâchette et nous nous lançons pour un sprint de 300m. les manifestants nous indiquent au fur et à mesure où nous devons nous diriger. Une femme convulse au sol, elle n’a pas supporté les gaz. Nous évacuons les gens présents et le diagnostic commence. Les CRS de l’arrière du cortège se sont mis en route avec le canon à eau et gaz à fond… nous avons été visés. Dans le brouillard, les gaz affluent dans mon masque à gaz, et je ferme les yeux pour ne pas les sentir. La charge est immense, j’ai toujours les bras écartés pour la zone de protection mais je baisse la tête, je dois ressembler à un martyre de l’ère préchrétienne. Loin d’être dans la même situation, je me demande cependant si la symbolique du christ sur la croix, les bras écartés pourrait-elle finalement être une image cachée? Il faut sortir de là au plus vite, c’est intenable et essayons de nous réfugier dans le centre commercial. L’agent de sécurité nous refuse l’entrée, nous sommes identifiés comme secouristes, nous avons une personne de 50 ans qui titube avec nous et il nous refuse l’entrée ! Nos multiples sollicitations n’y ferons rien, il ne nous laissera pas rentrer, nous avons donc là un collaborateur par inaction. Nous restons dans le brouillard dilué et appelons les secours pour évacuer cette dame, cela prendras du temps. Nous laissons un coéquipier derrière pour gérer l’évacuation.

Course. Nous avançons derrière les CRS, puis les débordons en passant le long de la place de l’Europe, le souvenir de l’acte IV remonte. Une fois devant quelqu’un nous interpelle, c’est pour un pouce retourné que les soigneurs vérifient. Nous ne sommes pas en danger, je fais un point pour rattraper le cortège, nos informations nous amènent à capitole ou le pont des catalans. Fin du soin. En suivant les poubelles enflammées nous débouchons sur une rue où les CRS sont en faction devant des manifestants passant de l’autre côté du canal de Brienne. Nous passons devant eux, peu rassurés et quittons rapidement la rue en leur tournant le dos direction St pierre dans l’objectif de rejoindre Capitole. Un mec viens me voir, il me demande si nous sommes une équipe de soin et ou on vas, si ca fait mal un coup de flashball, je lui demande pourquoi il me pose ces questions, Il me répond qu’il as reçu quelque chose derrière la cuisse et que ca lui fait mal… On lui demande si il veux que nous l’examinions mais semble gêné par la question, puis accepte. En réalité, son hésitation était plus lié à la pudeur… nous lui faisons un mur dense et le soin démarre. On en profite pour rire un peu du comique de la situation, ca fait du bien. Ceci rapidement exécuté, nous continuons vers St pierre.

Dans les flammes. Au niveau du bazacle, les manifestants défient les forces de l’ordre restées sur l’autre rive du canal. Cette relative sécurité délie les langues et les insultes fusent. Il ne fait pas bon de rester trop longtemps prés d’eux, nous redescendons pour emprunter les marches mais une épaisse fumée noire nous alerte immédiatement. Un énorme feu à été allumé, deux d’entre nous montent pour constater ce qu’il se passe. Ce feu doit être sécurisé la bac charge depuis Saint pierre, avec nos équipiers sur leur chemin. Le mouvement de foule est impressionnant, des manifestants font des roulés boulet dans la rue. L’un de nos coéquipiers s’échappe mais l’autres reste bloqué. C’est la panique, nous l’appelons de toute nos forces mais ne la voyons pas, que lui est-il arrivé? De longues secondes s’écoulent dans les cris lorsqu’elle réapparait enfin, quelle libération, j’ai vraiment cru que nous avions perdu une coéquipière. Nous laissons passer la BAC et repartons vers le pont des catalans puisque st pierre est bloqué.

Armageddon. A marche forcée, nous passons le pont des catalans où une photo est prise, avec les CRS en arrière plan… ca nous fait un peu rire, même si je ne suis pas très à l’aise… je ne voudrais pas que les CRS le prennent mal car nous leur tournons le dos. Nous retrouvons une équipe et notre équipier laissé en arrière à Compans. On avance à marche forcée vers saint cyprien car la ligne de front nous a dépassé, les manifestants sont sur une rue parallèle et les rejoignons au plus vite. dans la petite rue nous avançons. Je décroche mon masque lorsqu’une pluie de galets nous tombe dessus… c’était inattendu, je tiens mon masque contre mon visage et nous reprenons notre marche. Un idiot casse une barrière d’une clinique, la première chose qui me viens en tête c’est « Pourquoi? ».Nous débouchons sur le boulevard après la clinique, des casseurs sont à l’œuvre, abribus, vitrines, du verre cassé partout, des canettes volent.

De l’air frais. Le cortège n’était pas si grand et nous prenons toute la place sur le boulevard, on sent enfin autre chose que la sueur et le gaz. au bout de l’allée, une ligne bleue nous attend, nous partons donc en direction de la prairie des filtres. Nous remettons nos masques, et les gaz arrivent quasiment de suite, on traverse la rue en vitesse et nous arrêtons au coin. A l’occasion d’un arrêt pour une femme enceinte gazée, nous prenons enfin une petite pause. Il était temps. Plaisir de communiquer ensemble, de discuter avec des passants, c’est notre bulle d’air de cet après midi. Une autre équipe est sur place et nous nous racontons nos interventions jusque là. Rapidement, les gilets reviennent et nous dégageons la femme enceinte de là. Nous montons demander l’autorisation à un CRS de passer, Son regard est dur et sa cagoule cache toutes ses expressions. J’ai du mal à voir l’humain derrière cette cagoule, s’en est probablement l’objectif principal, mais j’y lis en tout cas l’expérience de quelqu’un qui en as beaucoup vu, et peut être un peu de douleur. Il nous laisse passer, et nous nous mettons à l’abri derrière la ligne. Nous attendrons une demi heure qu’une ambulance vienne évacuer, nous sommes inquiets, elle sursaute à chaque détonation, elle est proche d’une décompensation psychologique.

Chaleur dans la nuit. Nous descendons avec prudence dans la rue sainte Lucie, le long des feu de poubelles. Ils en ont allumé tous les 10m et le rayonnement est impressionnant. Pendant notre déplacement, nous voyons des CRS entrant dans la crèche sainte Lucie… Nous n’avons pas le temps de digérer l’information, mais nous comprendrons plus tard qu’ils étaient partis déloger des gilets à l’intérieur. 50m plus loin, nous soignons quelqu’un qui s’est enfoncé des pics anti pigeon dans le doigt, il s’est échappé de la crèche pour éviter le matraquage et n’as pas le profil du casseur. J’en profite pour faire un point de situation. Une alerte deux rues plus loin viens d’être lancé par une équipe, il faut absolument remonter au plus vite pour un cas grave derrière la crèche.

Horreur. Un homme git dans un demi litre de son sang, Il est conscient et deux équipes déjà sur place et le soin est organisé, sa face est déformée. Ca devait arriver. Nous organisons le périmètre de protection pendant que les équipes bossent. Il y as là, des manifestants massés derrière les grilles d’un immeuble qui observent, et beaucoup, vraiment beaucoup de CRS. Encore des invectives entre les forces de l’ordre et les manifestants, ce qui m’oblige à hurler un appel au calme. C’est tellement facile de s’insulter lorsqu’un bouclier est en place. Les photographes s’agitent autour de nous comme des vautours au dessus d’un cadavre, comme des requins ils ont flairé le sang et ne comptent pas s’en aller. Nous les écartons. Tout le monde s’affaire, j’envoie un équipier chercher les pompiers qui sont juste à côté. Une escouade de crs arrive, l’un d’entre eux, tonfa à la main nous demande agressivement de dégager le secteur, nous lui montrons qu’un soin est en cours et il se tait. Le voilà donc, le visage inhumain, le visage de ceux qui peuvent matraquer quelqu’un sans raison, ou tirer un flashball à la tête sans remord. Il fallait bien que je le voie un jour, et je regrette de l’avoir vu, cet être inhumain qui as perdu toute conscience de l’importance d’une vie, et pour qui la répression prends le pas sur tout autre considération. En fin de compte, l’extrémisme tel qu’on le définit en général ne dépends que du camp dans lequel on se trouve, la dualité repression/revendication génère son propre lot de comportements extrêmes.

Remontée. Une fois l’évacuation réalisée, légèrement sonnés par cette expérience, nous remontons dans le silence vers la prairie des filtres. Une petite pause nous permettras de sortir de notre torpeur, et filons vers capitole par la prairie des filtres car les manifestants se font gazer là haut. Nous arriverons trop tard. Après quelques tergiversations, nous décrocherons définitivement.

Nous n’aurons pas encore vu le pire, mais je suis sorti groggy de cette nouvelle journée. Pour avoir voulu une vie meilleure, un jeune martyr de 25 ans viens de perdre un œil, handicap qu’il devras maintenant trainer toute sa vie. Le sang coule, l’état fait assassiner le peuple par le peuple. A chaque nouveau blessé, le peuple se dit qu’il ne faut pas que cela soit vain et verrouille toujours plus sa décision. Les gilets jaunes fonctionnent maintenant comme une seule entité, et si elle perds une cellule, continue de vivre. L’état nie cet état des choses en voulant réaliser le contrôle et la répression des foules, et cette unité tant demandée par l’état est en train de le desservir. Je pense que je verrai mon premier mort sous peu et nous devons tous déjà nous préparer à cette réalité pour pouvoir réagir à ce moment là.

Aza

Au groupe Charlie avec un G: Christophe, Guillaume, Aurélie, Nico, Géraldine et Audrey
A la régul: Gab, Virginie et Audrey

Gabriel



Réussir c’est …

Réussir c’est gâcher un plein pot de peinture,

Sur l’asphalte bleuté des méandres alpestres.

Les bras levés au ciel dans un élan céleste,

Tu rêves à du jaune pour finir l’aventure.

Réussir c’est voler un peu de temps qui passe.

Réussir c’est changer des boulets en ressorts,

Et rebondir encore malgré les coups du sort.

Redéployer ses ailes malgré le vent qui lasse.

Réussir c’est toucher à l’absolu du beau,

Et goûter aux couleurs de la diversité,

Pour émouvoir un peu en toute humilité,

Un groupe de bipèdes évadés de leur zoo.

Réussir c’est aimer en toute inconscience,

Et malgré les censeurs, malgré les bien-pensants,

Ceux qui ne veulent que ton bien, évidemment,

Tu ne dois écouter que ta propre conscience.



Témoignage d’un gilet jaune. Samedi 1er Décembre, Gilets jaunes – Acte IIII, Toulouse

 

Marche calme. Une détonation, un nuage de fumée. Il est à peine 14h30 et nous marchons depuis à peine plus d’une heure.

Pourtant tout avait bien commencé, un cortège bon enfant, un tambour, une trompette, un peu de bruit pour se faire entendre, un petit air de féria régnait.
Le groupe se divise, l’un veut rejoindre la CGT alors que le mouvement ne veut pas être assimilé aux syndicats, tandis que l’autre veut rejoindre un monument qui appartient au peuple pour un blocage des voies pacifique.

Soldats du peuple malgré nous, nous voici dans la fumée. Protégés derrière un mur, nous enfilons en vitesse nos masques à gaz et nos lunettes. Nous voici donc bombardés pour vouloir défendre nos droits, ceux de nos descendants et ceux de la planète.Un énorme nuage descend de la rue Bayard.

Le nuage est prêt à nous avaler. Nous le laissons là, pour une pérégrination hors syndicat dans Toulouse, et finissons par revenir sur les lieux. C’est là, dans cette atmosphère apocalyptique que je prends conscience d’une chose : aucune révolution profonde ne s’est passée sans violence, c’est toujours l’ordre établi qui défends ses privilèges contre le nouvel ordre qui entends les abolir. L’ordre établi n’hésitera jamais à mettre tous les moyens dont il dispose pour ne pas s’en départir, quitte à assassiner son peuple s’il le faut. Je réalise également que sans images fortes le reste du peuple ne réagira pas.

Nouvelle détonation, un projectile incandescent se divise et retombe au milieu de nous, c’est la panique. Certains, probablement plus habitués renvoient déjà les projectiles vers les forces de l’ordre. Nuage, suffocation. Une retraite s’impose, nos lunettes ne sont pas assez protectrices. On pleure un petit coup, on discute avec quelques personnes qui sont là, de tout âge, de toutes origines, ces combattants inconnus qui sont là pour montrer notre présence.

Nous voilà à nouveau dans le nuage.Nous repartons devant, après avoir bu un peu d’eau, et, dans ce brouillard, j’ai du mal à ne pas penser à notre planète qu’un gouvernement prétend vouloir sauver mais qui n’hésite pas à l’asphyxier de gaz. J’ai du mal aussi à ne pas penser aux forces de l’ordre à qui l’on demande de nous disperser alors que beaucoup pensent comme nous… que faire ? Faut-il perdre son emploi ou disperser ? Blesser ou perdre son moyen de subsistance ? Quel choix ont-ils réellement lorsqu’un gouvernement les pose en rempart face à une juste vindicte ?

Accalmie, une marseillaise s’improvise et nous repartons devant. Ce chant guerrier prend tout son sens, là, dans ce chaos, au milieu des tirs de grenades de dispersion, je n’avais jamais appréhendé le sens réel de ce chant avant, nous incarnons un combat pour l’avenir, je suis habité par la sensation que nous allons gagner la maîtrise de notre destin. Qu’importe le gaz, qu’importe mes yeux qui pleurent nous gagnerons ! Nouvelle salve nous nous replions, un tir haut cette fois, je vois un galet enflammé retomber sur quelqu’un, le galet est renvoyé aussitôt.

Nouvelle marseillaise, nous repartons encore et toujours, certains suffoquent mais y retournent inlassablement. Nous continuerons tant qu’ils auront des munitions !

L’ordre de retraite est enfin été donné du côté des forces de l’ordre, ils se replient sur la gare. Nous avançons donc, laissant çà et là les plus énervés incendiant du mobilier, détruisant des chantiers, mettant le feu à la route et brisant des parcmètres. Celle-ci n’est pas notre bataille, mais nous semble cependant presque indispensable. Nous sommes là pour le nombre, pour que le gouvernement comprenne enfin à quel point nous sommes déterminés. Nous discutons avec quelques gilets jaunes qui prennent à peine conscience des temps troubles que nous traversons.

Le canal. On peut déjà voir quelques soldats habités par une peur panique, mais déjà les gaz et les lacrymogènes reviennent. C’en est assez, l’adrénaline nous as déjà envahi nous sommes brûlants de ferveur mais épuisés, épuisés par la panique ambiante, épuisés d’avoir tant marché et reculé, d’avoir tant respiré de gaz… Il est temps de nous replier car une charge commence. Nous nous arrêtons quelques instants dans une rue pour tranquilliser et faire boire quelqu’un et nous rentrons.

J’y retournerais Samedi prochain comme secouriste mais je ne peux m’empêcher de craindre que cela finisse mal. Le décompte des blessés ne cesse de s’alourdir, l’insurrection gronde et ce qui partait comme une grogne se prépare à se transformer en un monstre de violence prêt à avaler ses victimes par milliers.

Nb: afin de ne pas nuire à la libre circulation, et l’apparente « bienveillance » des autorités envers de mon groupe de sauveteurs, je ne oublierais les autres actes qu’après la fin du mouvement…

Gaël



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