Témoignage d’un secouriste volontaire – gilets jaunes Acte X – Toulouse le 19 Janvier 2019

Je conseille l’écoute de l’album « Master of reality » (1971) de black sabbath et notamment « children of the grave » pendant la lecture…

Un matin dans le silence d’une maison endormie. Je me réveille et je file prendre ma douche. Aujourd’hui c’est l’acte X, deux mois que je ne me repose qu’un jour par semaine. Même si je ne doute pas de ce que je vais y trouver, je jette un coup d’œil dans le miroir: un seul constat possible, les actes s’accumulent sur mon visage. Qu’importe, la cause est plus importante que la fatigue, elle dépasse tout ça. Douche complète pour me réveiller, je me recouvre des 3 couches de fringues nécessaires pour tenir 12h dans le froid. Chaussettes de ski, para boots… et toujours, toujours, trois cafés double dose/vitamine. Je prépare mon sac, remplit ma poche d’eau, démonte et cache mon masque à gaz. Je fais un gros câlin à mon fils qui s’est réveillé entre temps, son doudou est de la partie, nous ne nous verrons pas avant le lendemain, c’est dur pour nous deux…Je me mets en route.Petite marche matinale et me voici au même endroit à 9h00. Cette semaine, une scission importante a eu lieu dans notre groupe et pour certains, la plaie peine à se refermer. L’arrivée de nombreux nouveaux et le départ de beaucoup d’anciens complique le travail de ce matin. Ce sang neuf feras du bien, ces nouvelles énergies vont nous raviver. Nous somme Groupe Bravo cette fois, mais l’équipe reste quasiment la même.

Commerce et gilets jaunes. Direction Jean-Jaurès, on se prend un sandwich sur les boulevards. Le propriétaire nous informe que les commerçants ont ordre de fermer leur magasin… pourtant ce n’est jamais au début que la casse commence, cet ordre est nuisible à leur commerce alors que tous les manifestants qui n’ont pas mangé pourraient lui acheter un truc. En fait, les petits commerçants ne meurent pas forcément à cause des gilets jaunes mais surtout de ces ordres débiles. Nous avançons vers Jean-Jaurès en apercevant quelques bacqueux de loin et ne nous en approchons pas.

Une grande kermesse au milieu des boutons d’or. Beaucoup de jaune, les percussions sont là, le même ballon licorne, la même joie de vivre que d’habitude. Je profite du calme pour monter mon masque, les équipiers m’imitent immédiatement et je planque le tout dans mon casque. On discutediy, on boit un coup, je regarde cette foule, pancarte à la main, je n’y vois que plaisir d’être ensemble et envie de revendiquer dans le calme.À ce moment précis, j’ai toujours du mal à me convaincre que dans la soirée, nous allons encore assister à des scènes de sulfatage et de battage de l’ivraie. Telle une énorme chenille jaune aux dizaines de milliers de pattes, le cortège s’ébroue en direction d’Arnaud Bernard. Les forces de l’ordre se font déjà siffler. Nous recevons des éclats de verre, un idiot as mis un pétard dans une bouteille mais n’as pas été foutu de la lancer suffisamment loin. Nous nettoyons aussitôt une équipière et nous casquons déjà. Rencontre avec le cortège CGT. Hésitation, il se décide finalement à suivre le cortège pour déambuler dans les petites rues d’Arnaud Bernard. En ligne, je suis encore moins rassuré que d’habitude, des rumeurs de bombes et d’armes à feu à partir de Capitole et François Verdier nous sont parvenues. Tendus comme des arcs nous filons voir Jeanne.

Les scarabées rhinocéros. Nous remontons vers la place du capitole, quelques plaisanteries sont échangées avec les manifestants. Deux blindés sont en place, la tourelle surveille. Telle les yeux d’un gros scarabée elle scrute la foule, a la recherche de l’occasion de lancer une grenade. La démonstration de force de ces gros insectes est aussi gourmande qu’inutile ici… il n’y a jamais eu de barricades place du capitole ! Nous redescendons sur Alsace lorraine où les chants vont bon train, puis rue de Metz pour enfin foncer vers Francois verdier. Un mec avec un marteau casse les vitres d’une banque juste devant nous, à deux doigts de prendre des éclats nous stoppons net. La préfecture est gardée comme les œufs de la reine des fourmis et plusieurs dizaines de soldats s’assurent de l’étanchéité du périmètre. Alors que nous passons proches d’eux la peinture vole, certains d’entre nous sont tachés, nous les dépassons en vitesse car des pétards volent également sur eux. Seconde rue, toujours pleine de soldats, l’un d’entre eux à son flashball pointé entre les boucliers. J’active le groupe et nous débouchons sur François verdier.Une première victime est prise en charge par une de nos équipes, un tir aveugle du flashball dans les jambes d’un homme de 60 ans que j’ai du mal à imaginer vindicatif. Il repartira en boitant.
Panique organisée. Le vrombissement caractéristique l’abeille bleue se fait entendre, accueillie par une forêt de doigts à butiner, elle se stabilise au-dessus du champ de de gilets jaunes. Je commence à discuter avec des anciens de notre groupe, lorsque les premiers palets de lacrymos tombent. Sans raison apparente,elles s’abattent à côté de nous. Nous mettons les masques en vitesse et filons sur le boulevard. On nous appelle dans une rue, une équipe médicale est déjà sur place, il y a deux victimes. En sécurité mais au milieu des gaz, nous ne comprenons pas notre présence ici. Nous décidons de faire un périmètre de sécurité mais nous peinons à nous organiser, nous sommes trop de secouristes pour la taille de la rue. Une medic demande de l’aide, notre confirmé se met en place immédiatement. C’est un malaise cardiaque, il faut agir vite. Je rapatrie une équipière perdue avec nous pour gérer le périmètre de protection. Après un court check up rassurant, nous prenons le temps de discuter avec lui, convaincu, il rentrera chez lui. Nous replions le matos et quittons la zone rapidement.

Le bruit et l’odeur. Nous suivons le cortège sur les boulevards, le soleil nous inonde d’une chaleur relative et des panneaux publicitaires font les frais de ce complément d’énergie. Jeanne d’arc. Alors que nous voulons faire une pause, un jeune homme se présente à nous en boitant. C’est un tir de flash Ball dans le mollet, sans gravité. Un nuage aux jardins du capitole alerte un des équipiers, nous décidons de remonter par-là lorsqu’une détonation se fait entendre derrière nous. Nous observons une foule de manifestants qui veulent en découdre descendent rapidement. Des cailloux et des insultes répondent aux lacrymos. Les super-baballes claquent dans tous les sens et nous reculons lentement en prenant garde de ne pas être dans la ligne de tir. Arrivés au niveau du métro, une jeune fille s’approche de nous avec une brulure à la main, elle s’est brulée en voulant renvoyer une patate sur les poulets. Nous la mettons à l’abri et le soin commence. Un équipier souhaite s’enquérir de l’état du métro, nous y allons à deux. Il a eu le nez fin, le métro est envahi de gaz et des gens sont coincés dedans. L’accès est ouvert de force, et nous entrons. Un fin nuage de gaz plane et des usagés paniquésarrivent en haut de escaliers. Des aveugles, des poussettes,des usagés hagards, nous ne pouvons pas les évacuer alors que la bataille fait rage dehors. Nous sommes trois équipes et les calons dans un endroit qui semble moins embrumé. Pleurs de bébés et toux de suffocation pour ces pauvres gens que le métro à débarqué là. Après de longues minutes de détresse, la clameur s’éloigne, nous montons et descendons les escaliers pour aider les gens à sortir. Au moins 50 personnes auront été évacuées là. Nous rejoignons notre équipe qui finit le soin d’un flashball au mollet. Nos équipiers s’inquiétaient pour nous et nous tancent, c’est ça un groupe de secouristes soudé! Nous repartonsaussitôt récupérer le cortège par les petites rues en marche rapide. Arrivés à Arnaud Bernard, nous les voyons s’enfuir au loin et les CRS nous barrent la route. Il est de temps de faire une pause pour souffler.
Une fleur de pissenlit dans le vent. Ayant vu quelques fourgons remonter sirène hurlante, nous filons sur le capitole. Arrivés sur place, il ne reste plus qu’un fin brouillard, nous continuons vers les jardins lorsqu’un spectacle fascinant nous accueille. Reflétant le jaune d’un feu allumé pour l’occasion, des feuilles lancées vers le ciel volent comme des graines de pissenlit dans le vent d’une tempête jaune. C’est une banque qui a poussée telle une mauvaise herbe entre deux magasins, et dans l’élan de la révolte elle a été soufflée par desenfants. Le grenier de barbouillages financier qu’elle contenait a été vidé et semé par un élan anticapitaliste. Les jardiniers bleusne tardent pas à arriver pour protéger la récolte et dispersent les manifestants dans la foulée. Nous redescendons vers Wilson. Du gaz partout, une femme en panique doit être calmée, nous lui soignons les yeux et la réconfortons. Une seconde arrive, dans le même état, mais elle ne parle pas français, c’est forcément beaucoup plus compliqué. Nous descendons sur les boulevardsetl’abeille bleue nous indique la bonne destination pour butiner. Nous filons sur saint Georges.

Run to survive. Un cordon de bacqueux se précipite vers la rue de rempart et nous les suivons. Nous avons à peine dépassé les marches, qu’ils se retournent et tirent dans notre direction! Les dards en caoutchouc de ces besogneux nous frôlent furieusement, une équipière en voit deux lui passer à 40 cm de chaque côté. Nous nous réfugions dans les escaliers en même temps qu’un groupe de manifestants,nous l’avons échappé belle ! Soufflant comme des bœufs dans nos masques, nous décidons de passer à travers la place où les fumerolles donnent une ambiance de « cimetière de film d’horreur » à ce jardin faiblement éclairé. En ligne, nous le traversons sous les yeux de badauds surpris de nous voir surgir de ce brouillard casqués et masqués. Nous filons vers Capitole pour intercepter le groupe qui nous est passé derrière et le suivons direction Esquirol. Une street s’occupe d’une coupure, elle nous demande du désinfectant et repartons aussitôt. D’Esquirol, Poussés par les mobiles nous remontons vers les Carmes. Alors que nous déambulons à travers les petites rues, des galets de lacrymos nous tombent littéralement dessus, une équipière voit son t-shirt marqué par une brulure. Le groupe de manifestant était bien plus loin, nous avons été manifestement visés.Je mets immédiatement le groupe à l’abri dans une petite rue. Nous soufflons quelques instants. Nous contournons les mobiles par l’arrière et tombons sur une arrestation en cours. Il n’y a qu’un blessé et nous sommes trois groupes. Nous décidons de faire la pause avant la nocturne.

Les Sans QGFixe. Le patron du « CHAMPAGNE » nous accueille chaleureusement, mais n’as malheureusement pas assez de place pour nous accueillir. Qu’importe, nous nous installons dans la rue qui n’est pas très fréquentée, buvons quelques bières et mangeons un morceau. De toute façon, ce n’est qu’un arrêt d’une heure et demi pour la plupart d’entre nous. Plus l’heure avance et plus la rue se remplit de t-shirt blancs. Nous finissons à une bonne cinquantaine et nous avons du mal à nous entendre parler. Petit débriefing de la journée, plaisanteries, tous les nouveaux sont ravis, ils sont des nôtres désormais, de nouveaux frères et sœurs de soins. Nous avons tous été visés mais ils se sont tous sentis en sécurité. Ils reviendront, nous avons construit une nouvelle fraternité autour de nos valeurs.

Toulouse by night. Nous repartons, direction Jeanne d’arc après cette pause bien méritée. Il faut bien admettre que j’ai le pas lourd, les kilomètres de la journée s’accumulent dans mes pieds. Nous descendons vers St Sernin où un rassemblement est sensé se faire. Arrivés sur place, 20 personnes… La BAC nous attend sur les boulevards. Le groupe redescend et l’un de ses membres se fait tabasser sous nos yeux. Nous attendons un peu mais une équipe est sur place, inutiles devant ce spectacle, nous reprenons vers Jean Jaurès. Une femme vient nous parler d’une coupure qu’elle a au mollet. Rien de bien grave, on désinfecte et elle repart. Nous décrocherons après ce dernier soin.

Pendant que je me remets d’un nouveau gaz qui m’asmis les paupières comme celles de Dettinger après le combat, je me dis que c’est un triste combat que celui que mènent les gilets jaunes. Ils se battent pour la survie d’un semblant de démocratie tandis que cet état les assassine en les flashant et en les gazant. Ils n’admettent même plus notre présence afin de pouvoir mutiler en paix, ils enferment des gens dans les métros saturés de gaz lacrymo (car oui, n’en déplaise à la Dépêche, j’y étais, c’était bien du gaz lacrymo), ils matraquent à tour de bras et agressent des gens dont le seul tort est de filmer. Ce gouvernement est incompétent (et/ou trop compétent) et enfonce le pays petit à petit dans l’insurrection. J’ai vraiment eu peur pour nous cette fois, les FDO nous ont visées à de multiples reprises. Nous avons couru pour nous protéger, en entendant tinter les balles. J’ai cru plusieurs fois perdre un des miens, et mon cœur à battu la chamade en les voyant éviter les super balles. Pendant que je leur hurlais de me rejoindre, je savais quejen’aurais pas survécu à une blessure grave de l’un d’eux.Je suis Bravo, nous sommes les secouristes volontaires. Frères et sœur de soins, nous avons tous survécus à un nouveau samedi…

AZA

Au groupe Bravo ou Baltringue ou tout ce que vous voulez: Ophé (FlashRepulser), Clémence, MP (CSAttracter), Guillaume, Nico (medialpiniste)et Diogène (docteur ès lettres). 
A Audrey que j’espère revoir bientôt dans notre groupe.
A la régulation: Meg, Isabella et Mathis
À mes frères et sœurs de soin: « Secouristes quel est votre métier? »



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