Témoignage d’un secouriste volontaire – Gilets jaunes Acte IX – Toulouse le 12/01/2019

 

Un petit matin tiède et nuageux. Samedi matin, je rempile une nouvelle fois parmi les secouristes. Je ne sais pas à quoi m’attendre aujourd’hui, les rumeurs vont bon train et ca pourrait être très violent comme très calme. Je suis épuisé, mais heureux de retrouver mes frères et sœurs de soin, heureux de retrouver le groupe CharlieG. C’est quand même la première fois que je trouve un groupe de gens aussi heureux de m’accueillir, moi, le déraciné, qui n’est arrivé sur Toulouse qu’à dix ans et qui n’as jamais vraiment connu la joie d’un collectif dans lequel il se sente intégré. C’est notre force, c’est ce qui me tiens, qui me permet d’avancer dans ce monde, et qui me rends plus sage.Fouille de la BAC sur les marches de l’escalier de la CGT. Je suis encore une fois coordinateur terrain et affecté aux signaux de fumée. Nous sommes 8, Briefing, briefing communication, briefing « sécu », en route.

Surveillez les sioux. Nous démarrons par les boulevards, direction Jean Jaurès, bien décidés à ne pas rater la diligence comme la fois précédente. Nous achetons nos sandwich à Jeanne d’Arc, on les avale rapidement et remontons vers Jean Jaurès. Nous nous sentons moins observés que d’habitude, peut être que pour les shérifs,nous commençons enfin à faire partie du paysage? Ce qui est certains c’est que les badauds sont toujours surpris, ils nous regardent encore comme si nous étions en peau de bête avec arcs et tomahawk, et ça m’amuse toujours autant. Nous arrivons Place Wilson. Peu de Gilets Jaunes. Alors que nous nous arrêtons, un officier de cavalerie viens à notre rencontre, et nous annonce que pour l’instant nous ne pouvons pas aller plus loin avec notre matériel car une équipe est en train de se le faire confisquer à Capitole, et ils attendent qu’une autorisation de passer nous soit accordée par les instances supérieures. Alors que nous discutons avec lui, le télégramme tombe confirmant notre sauf-conduit. Ouf! Pas de complication cette fois, Nous commençons en effet à faire partie du paysage.

Détente. Nous attendons tranquillement le démarrage, assis sur un banc. La fontaine n’a toujours pas perdu son colorant Jaune-Vert, c’est vraiment un coup de maître de la part de gilets jaunes. Des passants viennent discuter avec nous, de notre action, de notre vision de ce qu’il se passe… c’est agréable, un moment de détente avant le combat. Des casseurs viennent également discuter avec nous, ils nous remercient chaleureusement pour notre action. Le cortège de capitole viens rejoindre celui de Jean Jaurès, applaudissements à notre vue. Je ne cherche pas ça, mais il faut admettre que ça me fais chaud au cœur, nous sommes reconnus pour notre implication dans le conflit.Nous nous déplaçons sur le bord de la place et attendons. Les gilets jaunes sont calmes, quelque slogans fusent, Il y a de la musique, ce cortège est décidément bon enfant.Le cortège s’ébroue enfin, et part sur les boulevards, direction Arnaud Bernard. Nous avançons avec lui, dans les sifflements habituels et les pétards à l’encontre des forces de l’ordre. Pas de tension, nous remarquons un ballon licorne, des drapeaux LGBT, les banderoles CGT. Les gilets jaunes se seraient-ils réconciliés avec les syndicats ? Aux abords de la place Arnaud Bernard, une mamie en tablier balaye le rebord de sa fenêtre du rez-de-chaussée. Il faut bien admettre qu’entre les poussières de gaz et les gens qui montent dessus pour prendre des vidéos, ce geste du quotidien semble absurde et en même temps touchant. Cette mamie essaie comme tous les habitants du centre ville de conserver ses petites habitudes et ça ne doit pas être évident ce temps-ci.

La Société en 500m. Nous remontons dans les petites rues et c’est toujours un moment de tension pour moi, peu d’échappatoire, à peine de la place pour se retourner et vérifier si tout le monde est là. Nous sommes en ligne et nous ne voyons pas ce qui se passe devant. Je regarde en haut car c’est aussi ma hantise, et si de sa fenêtre un imbécile jetait quelque chose dans la foule? Nous arrivons sans encombre au capitole. Elle se remplit peu à peu et le cortège reprend son chemin. Nous filons rue Alsace direction Esquirol. Aucun distributeur n’est épargné sur le chemin, nous voyons des mecs avec des marteau casser les écrans, d’autres balancer de la peinture ou les taguer. Les badauds sont retranchés dans les magasins et nous regardent avec un mélange de colère et de frayeur, les médias ont bien fait leur boulot, être gilet jaune c’est MAAAAL! Porté par la ferveur, un cameraman simiesque as le sens de la cascade et décide de grimper sur un abribus pour son live Facebook, on l’observe redescendre au cas où il se ferait mal. En fin de compte, ce mouvement déclenche une telle sympathie que beaucoup prennent beaucoup de risques pour le documenter et pour ne pas qu’il meure, nous sommes de ceux là aussi. Des mecs s’indignent contre ceux qui taguent, en oubliant qu’ils insultaient les nanas planquées dans un salon de thé… on est probablement tous l’engagé, le casseur ou le collabo de quelqu’un chez les gilets jaunes, mais ça n’entrave jamais son unité.

Neutralité. Francois verdié, un feu a été court-circuité et flambe. Un groupe de percussions de 3 personnes passe et donne une ambiance du tonnerre, ils ont du chasser les nuages car nous voyons le soleil pour la première fois de la journée. Les percussions c’est toujours apprécié, ça parle à tout le monde et donne de l’entrain, ca me réveille un peu et me détends. Nous repartons tranquillement vers Jean Jaurès. Sur un ton narquois un imbécile nous lance « Vous soignez les crs hein! » ce à quoi nous lui répondons « On soigne TOUT le monde! ». Décidément la neutralité est un concept qui sort de la compréhension des plus idiots. Cette incompréhension est difficile à admettre alors que, pour moi, la neutralité est un engagement difficile, car quelque soit notre vision, nous devons nous forcer pendant une journée à se dire, « celui qui est blessé est un humain avant d’être quoi que ce soit d’autre ». Nous continuons notre chemin, une banque s’est fait envahir. Un de mes coéquipier lance qu’il vas devenir difficile de retirer de l’argent dans le centre, nous acquiesçons non sans quelque sourire. Nous voyons de plus en plus de profils qui semblent prêts à en découdre remonter le cortège et lorsque nous arrivons à Jean Jaurès, il part vers Capitole. Deux mecs essaient de faire partir le cortège vers la gare mais plus personne n’est dupe, ils veulent la confrontation et s’époumonent dans le vide tandis que le cortège continue son chemin.

Le parfum. Alors que nous allons quitter Wilson, une odeur nous alerte, des gaz ont été lancés sur une rue à gauche et des CRS chargent. Nous remontons avec le cortège sur la rue de droite et nous les voyons continuer à charger sur la gauche du square Charles de Gaulle. Nous remontons et allons-nous positionner au niveau des arcades pour mieux y voir. Les manifestants chargent et caillassent les CRS, qui répliquent avec les lacrymo. Détonations, galets qui roulent sur la place comme des cailloux dans un ruisseau, cohue et coups de matraques. Une grenade vole dans le ciel depuis l’opposé de la place pour s’abattre au milieu du groupe de front. Nous sommes placés à 30 m de la zone de confrontations et tels des suricates levés sur des pierres, scrutons la zone à la recherche de victimes. Je vois au loin, une équipe coincée contre la mairie sans savoir ce qu’il leur arrive, je suis inquiet pour eux. Mais on nous appelle du front, un sprint vers la zone et l’organisation se met en place. Nous repoussons les manifestants, « on veut aider, on veut aider », je réplique, « non, vous nous mettez en danger! Poussez-vous s’il vous plait! ». Ca part d’un bon sentiment, mais ils ne se rendent pas compte qu’ils augmentent nos chances de prendre un mauvais coup en occultant notre présence. Ils m’écoutent et se reculent à 3m. Nous sommes derrière une bannière, les forces de l’ordre ne nous voient pas, les balles fusent au-dessus de nos têtes comme des essaims furieux, nous sommes en danger. Le temps que les soignants analysent la blessure, je leur demande si l’on peut se déplacer. Oui, c’est bon, c’est un coup de flashball dans les cotes. Ils le relèvent, nous nous mettons en formation flèche pour avancer et deux équipiers à l’arrière pour fermer la marche. Nous le mettons sous les arcades et profitons d’un résidant qui rentre chez lui pour investir le hall de son entrée. Notre poste de secours est en place. 3 équipiers restent dehors pour traiter d’autres cas qui se présenteraient et usent du pulvérisateur comme des orchideo-maniaque. Un homme de 30 ans viens nous voir, il a pris un tir de flashball, sans gravité, un coup de bombe de froid, il repart. Un autre arrive avec un coup de matraque au bras, la bombe de froid est notre amie ce jour là, il repart. Nous restons dehors. Un jeune homme s’approche de nous: il a un bel œuf à la tête qui saigne, un coup de matraque. On le rentre à l’intérieur et le second soignant le prend en charge. Une jeune fille en béquilles visiblement choquée arrive. Je lui demande aussitôt si ca va et ne me réponds pas, les yeux en pleurs, hagards, il faut la mettre à l’abri pour qu’elle se calme, je la fait rentrer et elle est prise en charge par une équipière. La place retrouve son calme peu à peu et attendons l’évacuation des deux cas les plus graves. Les pompiers mettront 45mn à nous relever le temps que le périmètre soit sécurisé.

Un phare dans la nuit. Retour au calme. On souffle un peu, pendant que les gourmands s’achètent des crêpes au stand extérieur d’un bar. Je fais un point sur la situation. Il y a des points chauds un peu partout, en concertation avec la régulation nous décidons de descendre vers Jeanne d’arc. L’hélico pointe son faisceau disco vers Arnaud Bernard et nous décidons de rejoindre la fête. Détonation d’une GLI, nous fonçons dans cette direction et nous heurtons à un mur de CRS qui refuse de nous laisser passer. Nous bifurquons dans une petite rue pour les dépasser en faisant un sprint de 200 mètres, je souffle comme un plongeur dans mon masque. Nous avons passé le barrage et un groupe d’une cinquantaine de manifestant sont là. Ils reculent face à l’arrivée des CRS et les palets de lacrymos pleuvent. En ligne sous un balcon, nous descendons l’avenue en face de Compans. On nous appelle. Très exposé, un street-medic a pris le cas, mais lorsqu’il nous voit arriver, il nous laisse le relais. Un homme d’une 30aine d’année s’est pris quelque chose à la jambe, sur le trajet d’une veine violacée, nous le traitons à la bombe de froid, et le laissons partir non sans lui conseiller de rentrer chez lui. Nous suivons la tribu, ils s’arrêtent au niveau du jardin japonais car ils sont encerclés par les forces de l’ordre, ils doivent trouver une solution pour s’échapper. Ils s’enfuient par l’intérieur de Compans, puis par le canal, poussés par la BAC qui n’arrivera pas à les rattraper. Incapables de sprinter à nouveau, nous parvenons à les rattraper après les minimes. Ce sont de « gentils »casseurs, ils renversent les poubelles, défoncent les récup verres et balancent des bouteilles partout. Nous les suivons à distance raisonnable et les regardons mettre le feu aux sapins de noël stockés. Triste destin que celui de tous ces sapins, coupés dans leur prime jeunesse :ils ont été décorés avec tant d’attentions et ils ont vu tant de beaux paquets à leurs pieds. Maintenant, loin des paillettes, ils s’entassent les uns sur les autres dans la rue, délaissés par leurs propriétaires. Cette nature jetable s’embrase en une énorme flambée de trois mètres de haut que nous passons dans la plus grande prudence. Je décroche peu de temps après, et finis devant une bière avec une équipière.

Je crois que je comprends un peu mieux mon militaire de père depuis que tout ca à commencé, son humanité, sa générosité. Dans le quotidien, je suis un manager qui fait confiance aux autres, je n’ai jamais connu la guerre comme certains d’entre nous, mais jamais je n’aurais cru pouvoir être dans un contexte où les balles fusent en faisant entièrement confiance à ceux qui sont à mes côtés. Le groupe nous a réunit tous dans deux objectifs, celui de rentrer tous ensemble et celui de soigner tous ceux qui tombent. Nous avons du gérer 5 blessés en 20mn dont deux évacuations d’urgence et pas l’un d’entre nous n’as flanché, nous allions et revenions à la pêche, nous nous sommes divisés pour aller négocier avec les CRS l’évacuation d’urgence ou discuter avec les pompiers, et aucun n’est jamais parti seul. Nous sommes le groupe CharlieG et je remettrais ma vie entre les mains de mes frères et sœurs de soin.

AZA

A CharlieG: Audrey, Ophé, Marine, Guillaume, Licorne, Lionel et Diogène qui as perdu son tonneau (Tout nu dans l’escalier !)
A la régulation: Manon, Isabella, Meg et Galyssiane
Et à tous mes frères et sœurs de soins: « Secouristes, quel est votre métier!! »



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