Témoignage d’un secouriste volontaire – Gilets jaunes Acte VIII – Toulouse le 06/01/2019

 

Un petit matin froid mais beau. Le lever de soleil est rougeoyant et j’y vois le mauvais présage de ce qui arrivera dans la journée. Nous nous rassemblons. Même heure, même endroit, même détermination. Nous sommes quasiment tous présents et une foule de nouveaux volontaires viennent renforcer nos rangs. Même tenue, même objectif. Nous sommes là pour soigner, pour relever tous ceux qui plient ou qui tombent sous le joug de la sainte répression chère à nos élites. Même fatigue. L’acte VII nous a mis sur les nerfs et cette tension réprimée est ressortie dans nos relations de la semaine. Mais nous sommes tout de même là, grâce a l’objectif commun et la compréhension que c’est unis que nous sommes plus fort. Lorsque l’Histoire fait des effets de Manche, et que le bateau tangue, c’est en tirant sur les voiles ensemble que nous sortons de la tempête. Bonne ambiance, bonne humeur, nous attendons avec impatience que le soleil se lève réellement afin de nous réchauffer. Je suis dans la même équipe à laquelle a été adjoint trois nouvelles personnes. Nous sommes AlphaG.

Préparation.Après un court briefing interne sur le rôle de chacun et la sécurité en manif, nous décidons de nous positionner à Esquirol, en passant par les quais afin d’éviter les forces de l’ordre. Nous nous arrêtons sur les marches de St pierre pour grignoter quelques sandwiches au soleil et réchauffer un peu nos fesses sur la pierre qui emmagasine la seule chaleur disponible. A nouveau, nous devons informer les manifestants qui cherchent les points de rassemblement avec toujours les mêmes réponses: les points de rassemblement sont là et là, ou encore, ca commence à telle heure… Nouvelle rencontre, un biker un peu barge qui a tout du casseur. Déjà bien éméché, il nous raconte plus ou moins n’importe quoi et me propose une bière et de la coke. Même s’il semble se rendre compte de ce que l’on fait, il ne semble pas prendre toute la mesure de la mission que nous nous sommes imposée. Il repart avec ses potes le long des quais. Une info nous arrive, le cortège d’Esquirol est déjà parti, probablement vers Saint Georges, ils nous ont pris de court.

Comme une souris dans un labyrinthe. Très vite, nous décidons de remonter vers le Capitole par la rue Gambetta car un groupe s’est massé là bas. Tant pis pour le cortège Esquirol, nous sommes trop loin de lui et nous le retrouverons plus tard. Le cortège défile dans les petites rues du centre, sans jamais se laisser guider par les forces de l’ordre qui semblent en effectif trop faible pour l’obliger à quoi que ce soit. Nous faisons trois tours de l’hyper centre, tantôt dans les rues riches, tantôt dans les rues populaires. Les rues sont étroites et la mobilisation est forte, ça me fait un peu l’effet d’être une sardine. Les gens nous observent passer depuis les cafés, mais ne semblent pas plus inquiets que ça. À mon pessimisme de début de journée répond la joie et la bonne humeur. Ma vigilance baisse et me retrouve à lâcher quelques mots aux gilets jaunes à côté de moi. Le cortège prend le boulevard de Strasbourg en direction de Francois verdier. Là, tout le monde est privé de piscine! N’en déplaise aux sportifs de la natation à contre-courant, l’habituel comité olympique du monument aux morts est absent. Petit arrêt devant la préfecture ou quelques petites dégradations commencent. Peinture, déjections de chien jetées sur le bâtiment, tout est bon pour montrer le mépris. Une poubelle est enflammée, mais le feu est aussitôt éteint par deux manifestants sous les yeux des incendiaires, douchés par cette attitude. Nous mettons nos masques car nous sentons la première échauffourée proche.

Gaze et sérum. Nous déambulons en direction d’Esquirol lorsque la première odeur suspecte apparaît. Cela faisait trop longtemps que nous étions pacifiques, il fallait bien que ça arrive. Le cortège, en tentant de se diviser, l’un vers l’arrière de la préfecture, et l’autre vers les carmes s’est vu interdire l’accès à la préfecture. Qu’importe, tout le monde part vers les Carmes. Nous sommes bloqués sur la rue du Languedoc. Le camion à eau est là, avec un grand nombre de CRS, la tension monte, les premiers palets partent. Nous ne pouvons pas rester longtemps là, même avec les masques, les gaz sont tout simplement insupportables. Nous nous refugions dans une petite rue. Là nous calmons des gens prostrés, traitons un tir de flashball au mollet et soignons quelques yeux. A notre grande surprise apparait la femme enceinte de l’acte VII, qui va volontairement dans les gaz. Friande d’attention, elle vient nous voir pour nous dire bonjour, et nous la regardons médusés, nous avons là la confirmation de nos doutes. Il faut être bien seul dans la vie pour aller chercher l’attention des autres dans les gaz, encore une personne qui s’est perdue dans le brouillard individualiste des dix dernières années. En mon fort intérieur j’espère vraiment qu’elle n’est pas réellement enceinte, je n’aime vraiment pas l’idée que ce bébé doive payer toute sa vie les excès de cette société.

Apnée sans visibilité (ASV). En voyant le jet d’eau proche, très vite, je me rends compte que nous devons bouger avant que les forces de l’ordre ne nous bouchent le passage. Nous traversons la rue vers les carmes entre deux lignes bleues qui se font face à face, il était temps. La tension remonte d’un coup. Nous rejoignons une autre équipe de l’autre côté et redescendons en vitesse rue des filatiers, poussés par la BAC. À peine engouffrés dans la rue, les lacrymos s’abattent sur nous, il faut avancer sans relâche. En ligne, je guide l’équipe vers un porche, j’ai un mauvais pressentiment, ça ressemble trop à un piège. Après concertation, la décision est prise de continuer malgré tout. Nous arrivons à Esquirol sans encombre. Observation. Toujours deux lignes bleues en face à face. Six détonations, le nouveau LBD à six coups semble bien fonctionner, un sheriff a décidé de vider le barillet pour la peine. Une charge à gauche et les gilets jaunes sur place se ruent dans la rue des tourneurs. Nous traversons la rue avec appréhension et collons à ce groupe immédiatement. Le gaz est épais et je m’arrête net à un coin de rue car la BAC apparait. Plutôt jeune, celui qui tient le flash Ball me semble paniqué, il me met en joue alors que nous ne sommes qu’à 1m50 de lui, les bras levés. Son regard me fait peur, un regard un peu fou, mi terrorisé, mi paniqué, je sens bien que sa gâchette est vraiment sensible. Pourquoi mettre une arme dans les mains de ce type? Voilà l’exemple parfait de risque de débordement ! Après peut être 30s d’éternité, ils s’en vont et nous reprenons notre chemin vers le capitole.

Libres. Au capitole, la situation est stable. Dans un calme relatif, envahie de gilets jaunes, la place amène à se déséquiper pour sentir les odeurs sucrées des derniers vendeurs ambulants de l’après fête. On se cale contre un mur et on profite de ces instants pour discuter. Les discussions tendent quand même vers la puissance des gaz. C’est quand même la première fois où je suis à la limite de vomir. Les pré-filtres commandés ne seront pas de trop la prochaine fois. Faut-il être un peu masochiste pour accepter de bouffer du gaz comme ça ? Ces moments mêlant solitude dans la détresse respiratoire et solidarité avec une équipe qu’il ne faut pas laisser seule me laissent toujours une sensation étrange… Nous voyons au loin arriver 3 fourgons de CRS et le camion a eau qui s’engage sur la place. Nous nous rapprochons à l’entrée du théâtre pour visualiser la situation. 1ére sommation. Une jeune fille vient nous voir avec la main en sang. Pas de gilet et pomponnée, d’où sort elle ? Une mauvaise manipulation d’un ustensile cosmétique l’aura amenée à ça, faut-il autant souffrir pour ressembler à une couverture de magazine? Le soin est un peu long car il faut traiter tous les doigts, mais elle repart. Nous reculons car nous sommes dans l’axe d’un des canons. 2eme sommation. Le nettoyage de la place commence à vives eaux sur un public pourtant peu enclin à salir. Le canon et la place se vident peu à peu. Nous suivons le courant vers Esquirol.

Ghostbusters 2. Rien à Esquirol, mais l’action as eu lieu au vu du nombre de CRS présents, les odeurs semblent nous démontrer qu’il faut remonter vers les Carmes. Coupés dans notre élan, nous devons attendre une équipe pour leur fournir des protections. Un homme s’approche, il a une brûlure que nous traitons tandis que le ballet des forces de l’ordre est incessant. Ils semblent dépassés, il ne se passe rien et ils sont au moins 50 sur place. La partie de PAC MAN a démarrée et ils ont raté le départ. Le patron de l’Unic Bar viens nous chercher pour nous proposer ses toilettes et de remplir nos gourdes. Initiative appréciée, nous défilons dans ses toilettes non sans remerciement. Pourtant lourdement impacté par les mouvements, voici un authentique résistant moderne, un de ceux qui pense à aider avant de protéger son matériel. Merci à toi, je saurais où aller lorsque le besoin de m’humecter en centre-ville me prendra et j’espère que tous les miens aussi ! Nous repartons vers les Carmes, mais plus rien ne semble s’y passer. Une brigade de BAC semble remonter vers le TGI nous la suivons un peu sur le côté sans jamais rien voir. Les rues sont moins désolées que pour les actes précédents, une poubelle a brûlée, mais peu de verre brisé. Un groupe nous passe devant à un coin de rue. Nous décidons de les suivre vers le monument aux morts, peut-être nous amènerons-t-il ou il y a de l’action ?

L’étoile du gerbé. Suivant l’hélico qui illumine la ville, nous descendons les boulevards avec la volonté de rejoindre Compans lorsque nous apercevons beaucoup de gyrophares. Sapins de noëls retardataires, les chameaux illuminés de ces 50 rois barges nous indiquent où ils viennent de déposer leurs cadeaux. Des manifestants nous enjoignent de ne pas aller à Saint Sernin, évidemment nous nous ne les écoutons pas et filons droit dessus. Sur place, toujours rien mais l’odeur témoigne d’un contact récent et à peine arrivés sur place, une compagnie remonte sur notre côté droit et lorsque nous regardons à gauche, une autre apparaît. Les cadeaux explosifs de ces schtroumpfs farceurs ne nous intéressent pas, on a déjà bien goûté à la myrrhe génétiquement améliorée. Le choix du chemin ne fait pas débat, nous remontons rapidement par la rue du Taur. Des interpellations sont en cours, nous cherchons du regard un probable coup de flash Ball dans le secteur mais nous ne le trouvons pas.

Aqua-land. Capitole. Nous nous sommes réfugiés sous les arcades car le canon à eau nettoie inlassablement la place. Il ne reste quasiment plus personne aux alentours. Une équipe s’occupe d’une vilaine coupure à la main tandis que quelques papillons orbitent autour. Gilets jaunes et/ou casseurs, les médias sont aussi là… De loin, nous sommes inquiets, ils semblent assez nombreux pour le soin mais leur position est vraiment mauvaise, et ceux qui se mettent entre le canon à eau et eux me font craindre l’arrosage. Bingo, la partie de ventriglisse commence ! Le pilote du canon devant être aveugle ou daltonien du blanc, notre équipe s’ébroue sous des trombes d’eau. C’est la panique, ils arrivent à évacuer un peu plus loin et finissent le soin tout en attendant les pompiers. Nous décrocherons peu après.

Nouvelle mobilisation, nouvelle organisation. Perdus dans la ville, c’est un peu un retour sur un acte VI sans violence que nous avons fait. C’était une bonne journée pour les gilets jaunes, peu de dégradation mais une forte mobilisation. Il faut bien admettre que nous, secouristes,avions besoin de cette pause. Le niveau de violence accumulée commençait à nous faire peur. Toute la semaine durant, nous avons vacillé devant le tsunami d’émotions que nous avons ressenti et en ressortons réunis devant l’ampleur de notre mission. Finalement, notre ressenti s’est révélé trop anticipateur et même si l’on a marché pour peu de choses, c’est tant mieux. J’ai vu des manifestants contrôler les violences, j’ai vu des manifestants contourner les forces de l’ordre pour ne pas s’opposer, j’ai malheureusement vu des passants et des enfants gazés, et encore lu l’incompréhension des nantis face à ce déferlement de gilets jaunes. L’histoire du mouvement vient de prendre un tournant : celui de la sagesse, il commence à murir et contrôle plus sereinement le tournant qu’il souhaite faire prendre au peuple. Sa marche ne s’arrêtera pas tant qu’il n’obtiendra pas ce qu’il veut et tandis que le rayonnement macro-onde tend à diminuer d’intensité face à la volonté de plomb de son peuple, notre président solaire doit se réveiller de son immobilisme au risque de voir revenir le spectre des révolutionnaires passés.

AZA

À l’équipe AlphaG : Audrey, Muriel, Guillaume, Nico, Diogène qui se déplace avec une caisse aussi large qu’un tonneau, Laurent et Kevin.
A Aurélie qui a laissé à Nico le rôle de trublion et qui m’as manquée.
A la régul : Manon, Stephie, Audrey, Magalie et Claire.
À mes frères et sœurs de soins : « Secouristes, quel est votre métier ?? »

Gael



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