Témoignage d’un secouriste volontaire – Gilets jaunes Acte VII – Toulouse le 29/12/2018

 

Matin très froid et gris. C’est l’entre deux fêtes et les gilets jaunes remettent ça. Ils en ont gros et nous sommes sur le pont, prêts pour servir ce combat. Il commence à être établi que le rassemblement du matin est à St Sernin. Les plus fidèles sont tous là, un gobelet de café chaud entre les mains, et les nouveaux nous amènent un prompt renfort car il commence à nous manquer du monde. Il faut bien admettre qu’entre ceux qui travaillent, noël, l’interview et les controverses concernant nos actions, la semaine n’as pas été facile pour la plupart d’entre nous. Les traits sont toujours plus tirés, certains ont plus que des valises sous les yeux, ils ont des cantines. Je trépigne sur place, j’ai vraiment froid, il ne pleut pas mais c’est difficile de rester dehors. Mon équipe change très peu, la soigneuse principale est remplacée ainsi qu’un équipier. Nous sommes toujours le groupe Charlie avec un G et j’en suis le coordinateur et agent de communication.

Tension. L’entente de notre de notre groupe étant bonne, nous intégrons les nouveaux devant un café, on attaque le briefing et on se met en route. Nous décidons d’attendre à Jeanne d’arc. Nous sommes rapidement sur place, on s’achète un en cas sur place et nous mangeons sous le regard insistant de la BAC. Ils sont nombreux, au moins une trentaine répartis sur 2 coins, plus 1 fourgon de CRS à un autre coin. Tous les acteurs s’observent, l’ambiance est déjà lourde. Nous avons observons une fouille en règle. Au milieu de tout çà, nous apparaît une étoile, certes vieillissante mais vraiment éclairante. Une mamie de 70 ans vient nous demander des renseignements sur la manif du jour. Motivée, elle nous raconte ses déboires de la semaine dernière: elle s’est faite malmener par les forces de l’ordre mais même percluse de bleus, elle est de retour en manif. Militante de la première heure, elle le sera jusqu’à sa dernière, et, merci monsieur Nougaro, comme toute bonne mamie toulousaine, elle aime la castagne ! Elle repart non sans quelques conseils de prudence. Nous optons pour nous positionner sur le seul coin sans force de l’ordre. Nous voici à présent bombardés « syndicat d’initiative de la manifestation » et l’habituel cortège de gens bizarres que cela peut amener.

Interception. Le cortège d’Arnaud Bernard se déplace vers le canal, nous décidons de le rejoindre à Marengo, première marche rapide pour s’échauffer, où débutent les habituelles plaisanteries plus ou moins gore. A peine arrivé au canal, nous apprenons que le cortège remonte vers Jeanne d’Arc par les petites rues. Nous repartons dans l’autre sens. Nous sommes prévenus, il vas falloir coller au cortège si l’on ne veut pas trop courir et cette prédiction s’avèreras vraie toute la journée, à chaque fois que l’on s’attarderas faire un soin. Nous récupérons le cortège en amont d’Arnaud Bernard, qui voyant la barre de CRS à Jeanne d’Arc, décide de passer par Saint Sernin où un piège bien préparé nous attends. En retrait, dans la rue du Taur, se trouvait une équipe, qui, au premier gilet visible, tire ses premières grenades. La route vers le capitole est barrée pour l’instant. Qu’importe, Il sera bien temps de rejoindre le capitole plus tard, le cortège fait demi-tour rejoint les boulevard pour repartir sur Arnaud Bernard. Je me rends immédiatement compte que les forces de l’ordre ne veulent pas que l’on rejoigne le centre afin que la possible « milice des commerçants » ne se monte, et surtout d’éviter que les cortèges ne se rejoignent. Nous avançons calmement et le cortége s’élance vers Compans Cafarelli. Le cortège veut se diviser, l’un remontant vers la cité administrative, l’autre continuant vers Héraclès.

Panique à bord. La rue de la cité administrative était barrée, les grenades partent. Rééquipés, nous filons droit dans le gaz, Il faut bien avouer qu’en prises hebdomadaires, il finit par faire un peu moins mal. Je ne vois pas ce qui se passe devant car le brouillard est épais, ils ont mis le paquet, je m’approche avec une escorte. Nous observons, les allers retours de ceux qui veulent en découdre, mais ne voyons personne tomber. Le nombre de manifestants est moins important et l’anonymat deviens plus difficile à conserver, les casseurs sont plus prudents. Nous nous reculons avec la ligne de front. Quelqu’un nous informe d’un tir de flash Ball à la jambe et reculons jusqu’à la personne concernée mais un street medic est déjà sur place. Nous lui faisons un périmètre de protection. Tout d’un coup, une charge se déroule sur le côté et un gros mouvement de foule se produit, nous luttons contre elle pour que le street medic et son patient ne soient pas piétiné. Les galets de poivre sont renvoyés aussitôt vers les CRS et le cortège est coupé en deux.

Chaos. On nous appelle au loin. Le starter a appuyé sur la gâchette et nous nous lançons pour un sprint de 300m. les manifestants nous indiquent au fur et à mesure où nous devons nous diriger. Une femme convulse au sol, elle n’a pas supporté les gaz. Nous évacuons les gens présents et le diagnostic commence. Les CRS de l’arrière du cortège se sont mis en route avec le canon à eau et gaz à fond… nous avons été visés. Dans le brouillard, les gaz affluent dans mon masque à gaz, et je ferme les yeux pour ne pas les sentir. La charge est immense, j’ai toujours les bras écartés pour la zone de protection mais je baisse la tête, je dois ressembler à un martyre de l’ère préchrétienne. Loin d’être dans la même situation, je me demande cependant si la symbolique du christ sur la croix, les bras écartés pourrait-elle finalement être une image cachée? Il faut sortir de là au plus vite, c’est intenable et essayons de nous réfugier dans le centre commercial. L’agent de sécurité nous refuse l’entrée, nous sommes identifiés comme secouristes, nous avons une personne de 50 ans qui titube avec nous et il nous refuse l’entrée ! Nos multiples sollicitations n’y ferons rien, il ne nous laissera pas rentrer, nous avons donc là un collaborateur par inaction. Nous restons dans le brouillard dilué et appelons les secours pour évacuer cette dame, cela prendras du temps. Nous laissons un coéquipier derrière pour gérer l’évacuation.

Course. Nous avançons derrière les CRS, puis les débordons en passant le long de la place de l’Europe, le souvenir de l’acte IV remonte. Une fois devant quelqu’un nous interpelle, c’est pour un pouce retourné que les soigneurs vérifient. Nous ne sommes pas en danger, je fais un point pour rattraper le cortège, nos informations nous amènent à capitole ou le pont des catalans. Fin du soin. En suivant les poubelles enflammées nous débouchons sur une rue où les CRS sont en faction devant des manifestants passant de l’autre côté du canal de Brienne. Nous passons devant eux, peu rassurés et quittons rapidement la rue en leur tournant le dos direction St pierre dans l’objectif de rejoindre Capitole. Un mec viens me voir, il me demande si nous sommes une équipe de soin et ou on vas, si ca fait mal un coup de flashball, je lui demande pourquoi il me pose ces questions, Il me répond qu’il as reçu quelque chose derrière la cuisse et que ca lui fait mal… On lui demande si il veux que nous l’examinions mais semble gêné par la question, puis accepte. En réalité, son hésitation était plus lié à la pudeur… nous lui faisons un mur dense et le soin démarre. On en profite pour rire un peu du comique de la situation, ca fait du bien. Ceci rapidement exécuté, nous continuons vers St pierre.

Dans les flammes. Au niveau du bazacle, les manifestants défient les forces de l’ordre restées sur l’autre rive du canal. Cette relative sécurité délie les langues et les insultes fusent. Il ne fait pas bon de rester trop longtemps prés d’eux, nous redescendons pour emprunter les marches mais une épaisse fumée noire nous alerte immédiatement. Un énorme feu à été allumé, deux d’entre nous montent pour constater ce qu’il se passe. Ce feu doit être sécurisé la bac charge depuis Saint pierre, avec nos équipiers sur leur chemin. Le mouvement de foule est impressionnant, des manifestants font des roulés boulet dans la rue. L’un de nos coéquipiers s’échappe mais l’autres reste bloqué. C’est la panique, nous l’appelons de toute nos forces mais ne la voyons pas, que lui est-il arrivé? De longues secondes s’écoulent dans les cris lorsqu’elle réapparait enfin, quelle libération, j’ai vraiment cru que nous avions perdu une coéquipière. Nous laissons passer la BAC et repartons vers le pont des catalans puisque st pierre est bloqué.

Armageddon. A marche forcée, nous passons le pont des catalans où une photo est prise, avec les CRS en arrière plan… ca nous fait un peu rire, même si je ne suis pas très à l’aise… je ne voudrais pas que les CRS le prennent mal car nous leur tournons le dos. Nous retrouvons une équipe et notre équipier laissé en arrière à Compans. On avance à marche forcée vers saint cyprien car la ligne de front nous a dépassé, les manifestants sont sur une rue parallèle et les rejoignons au plus vite. dans la petite rue nous avançons. Je décroche mon masque lorsqu’une pluie de galets nous tombe dessus… c’était inattendu, je tiens mon masque contre mon visage et nous reprenons notre marche. Un idiot casse une barrière d’une clinique, la première chose qui me viens en tête c’est « Pourquoi? ».Nous débouchons sur le boulevard après la clinique, des casseurs sont à l’œuvre, abribus, vitrines, du verre cassé partout, des canettes volent.

De l’air frais. Le cortège n’était pas si grand et nous prenons toute la place sur le boulevard, on sent enfin autre chose que la sueur et le gaz. au bout de l’allée, une ligne bleue nous attend, nous partons donc en direction de la prairie des filtres. Nous remettons nos masques, et les gaz arrivent quasiment de suite, on traverse la rue en vitesse et nous arrêtons au coin. A l’occasion d’un arrêt pour une femme enceinte gazée, nous prenons enfin une petite pause. Il était temps. Plaisir de communiquer ensemble, de discuter avec des passants, c’est notre bulle d’air de cet après midi. Une autre équipe est sur place et nous nous racontons nos interventions jusque là. Rapidement, les gilets reviennent et nous dégageons la femme enceinte de là. Nous montons demander l’autorisation à un CRS de passer, Son regard est dur et sa cagoule cache toutes ses expressions. J’ai du mal à voir l’humain derrière cette cagoule, s’en est probablement l’objectif principal, mais j’y lis en tout cas l’expérience de quelqu’un qui en as beaucoup vu, et peut être un peu de douleur. Il nous laisse passer, et nous nous mettons à l’abri derrière la ligne. Nous attendrons une demi heure qu’une ambulance vienne évacuer, nous sommes inquiets, elle sursaute à chaque détonation, elle est proche d’une décompensation psychologique.

Chaleur dans la nuit. Nous descendons avec prudence dans la rue sainte Lucie, le long des feu de poubelles. Ils en ont allumé tous les 10m et le rayonnement est impressionnant. Pendant notre déplacement, nous voyons des CRS entrant dans la crèche sainte Lucie… Nous n’avons pas le temps de digérer l’information, mais nous comprendrons plus tard qu’ils étaient partis déloger des gilets à l’intérieur. 50m plus loin, nous soignons quelqu’un qui s’est enfoncé des pics anti pigeon dans le doigt, il s’est échappé de la crèche pour éviter le matraquage et n’as pas le profil du casseur. J’en profite pour faire un point de situation. Une alerte deux rues plus loin viens d’être lancé par une équipe, il faut absolument remonter au plus vite pour un cas grave derrière la crèche.

Horreur. Un homme git dans un demi litre de son sang, Il est conscient et deux équipes déjà sur place et le soin est organisé, sa face est déformée. Ca devait arriver. Nous organisons le périmètre de protection pendant que les équipes bossent. Il y as là, des manifestants massés derrière les grilles d’un immeuble qui observent, et beaucoup, vraiment beaucoup de CRS. Encore des invectives entre les forces de l’ordre et les manifestants, ce qui m’oblige à hurler un appel au calme. C’est tellement facile de s’insulter lorsqu’un bouclier est en place. Les photographes s’agitent autour de nous comme des vautours au dessus d’un cadavre, comme des requins ils ont flairé le sang et ne comptent pas s’en aller. Nous les écartons. Tout le monde s’affaire, j’envoie un équipier chercher les pompiers qui sont juste à côté. Une escouade de crs arrive, l’un d’entre eux, tonfa à la main nous demande agressivement de dégager le secteur, nous lui montrons qu’un soin est en cours et il se tait. Le voilà donc, le visage inhumain, le visage de ceux qui peuvent matraquer quelqu’un sans raison, ou tirer un flashball à la tête sans remord. Il fallait bien que je le voie un jour, et je regrette de l’avoir vu, cet être inhumain qui as perdu toute conscience de l’importance d’une vie, et pour qui la répression prends le pas sur tout autre considération. En fin de compte, l’extrémisme tel qu’on le définit en général ne dépends que du camp dans lequel on se trouve, la dualité repression/revendication génère son propre lot de comportements extrêmes.

Remontée. Une fois l’évacuation réalisée, légèrement sonnés par cette expérience, nous remontons dans le silence vers la prairie des filtres. Une petite pause nous permettras de sortir de notre torpeur, et filons vers capitole par la prairie des filtres car les manifestants se font gazer là haut. Nous arriverons trop tard. Après quelques tergiversations, nous décrocherons définitivement.

Nous n’aurons pas encore vu le pire, mais je suis sorti groggy de cette nouvelle journée. Pour avoir voulu une vie meilleure, un jeune martyr de 25 ans viens de perdre un œil, handicap qu’il devras maintenant trainer toute sa vie. Le sang coule, l’état fait assassiner le peuple par le peuple. A chaque nouveau blessé, le peuple se dit qu’il ne faut pas que cela soit vain et verrouille toujours plus sa décision. Les gilets jaunes fonctionnent maintenant comme une seule entité, et si elle perds une cellule, continue de vivre. L’état nie cet état des choses en voulant réaliser le contrôle et la répression des foules, et cette unité tant demandée par l’état est en train de le desservir. Je pense que je verrai mon premier mort sous peu et nous devons tous déjà nous préparer à cette réalité pour pouvoir réagir à ce moment là.

Aza

Au groupe Charlie avec un G: Christophe, Guillaume, Aurélie, Nico, Géraldine et Audrey
A la régul: Gab, Virginie et Audrey

Gabriel



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